Je vois maintenant qu'il eût été trop violent, trop dangereux pour moi de retrouver tout de suite, sans intermédiaire, des hommes… Mais un beau soleil, ce jour-là, projecteur d'Europe, projetait sur ces bêtes de petits défauts, de petites qualités qui ne me rendaient qu'à une douce et enfantine humanité. Tous les animaux des fables étaient là, qui m'avaient, à dix ans, quand je croyais les humains sans défaut, amenée à croire au mal, à la légèreté, à l'égoïsme; les mêmes lapins, rats et belettes. J'étais à nouveau dans un pays où mon esprit et mon cœur d'autrefois se monnayaient et avaient cours. Que sert-il d'être bonne, avec des poissons torpille et des truites arc-en-ciel? D'être obstinée avec des ptemérops et des gourahs? D'être voluptueuse avec des paradisiers et des poules? Je sentais qu'ici, en ce moment, chacun de mes gestes, observé par mille yeux, servait à faire battre un cœur et à me rendre déesse dans un cerveau d'antilope ou de musaraigne, et je ne refusais plus sur ce poil la royauté que j'avais dédaignée sur les moussons et les coraux. Puis une chevrette passa, une patte boiteuse, mal soudée à la cassure mais garnie d'un tampon goudronné: et, comme si je reconnaissais à une greffe sur un arbre le passage d'un homme, je me sentis,—le chat sauvage aussi y contribua un peu, surgissant tout à coup, ouvrant sa gueule rose, crachant vers moi,—inondée de tendresse…

C'était bien la tendresse d'Europe qui consiste à caresser un animal vivant, point celle d'Asie qui est de se tuer pour son chef, point la tendresse américaine, qui est de feindre, en dansant, d'avoir le pied pris à du chewing gum tombé à terre et d'amuser ainsi sa danseuse. J'essayai de saisir une de ces mille bêtes. Mais les plus familières à mon cœur s'enfuyaient le plus vite, et il ne me resta après une heure de course qu'un tatou, dont je ne savais que faire et qui attendait, stupide, comme au colin-maillard quand on vous a fait prendre un passant inconnu. Je cherchais, à défaut d'eux-mêmes, à atteindre leurs petits, à trouver un nid de chats sauvages, de renards, de blaireaux; en vain. Une sarigue passa, que je ne pus fouiller. Les singes continuaient leur vacarme, tournant autour de l'île et s'ameutant de distance en distance comme les fanfares, au premier janvier, dans les bourgs, qui vont souhaiter la bonne année aux membres d'honneur. Parfois à un craquement, je les devinais au-dessus de moi, silencieux et immobiles jusqu'à la seconde où l'un d'eux, après un faux geste, devait choir, obligé de revenir chercher presque jusqu'au sol son adresse de singe. Alors ils battaient en retraite assourdissante… Mais déjà, attirée par des bananes toutes décortiquées dont je semais ma route, par des tranches de noix de coco entières, une guenon boiteuse me suivait. Je me retournai vers elle soudain, et alors au lieu de fuir, se roulant sur le dos, de trois pattes, la patte boiteuse écartée de cet honneur, elle me tendit son enfant. Il criait, mais ne résistait pas. Il me faisait des grimaces, mais il m'embrassait. Il me battait, mais regardait déjà par-dessus mon épaule comme d'un rempart, et, au premier geste berceur que je fis, dans un élan pour m'échapper, il s'endormit.

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C'était bien dans la vie que je rentrais, car ma journée du lendemain, au lieu d'être faite d'heures interchangeables, se morcela en épisodes, comme en Europe. Il y eut l'épisode du tremblement de terre, celui de la mort de la guenon, celui du trésor.

Déjà le jour renaissait. Les feuilles de bananier combles de rosée chaviraient l'une après l'autre. C'est cette eau que j'aimais boire chaque matin après avoir pressé un pamplemousse au-dessus de la feuille même. Le son métallique que mon île rendait parfois était ici plus marqué encore. Des scies grinçaient, les feuilles de palmier se heurtaient au fracas du zinc; avec les cris des singes autour de moi qui jouaient à eux seuls toutes les fables de La Fontaine, se rencontrant de face sur une liane au-dessus d'un gouffre et ne cédant point, tirant par la queue une guenon sur le dos qui étreignait une noix, l'un d'en bas parlant à l'autre d'en haut qui mangeait une banane, j'avais plus encore aussi cette impression de me réveiller dans un jardin public, le matin, non loin d'une usine. Une mangouste passa au galop, j'eus le sursaut qu'on a au Jardin des Plantes quand la mangouste s'échappe, du regard cherchant je ne sais quel gardien… Mon petit singe passait de mon épaule à ma poitrine, comme la goutte d'eau d'un niveau, chaque fois que je me levais ou m'étendais… Je voyais sur la mer ces moutons et ces flocons que les appartements rendent le matin, gloire des femmes de ménage. Au-dessus de ces échafaudages invisibles que sans relâche bâtissaient les singes pour repeindre devant les cocotiers une invisible façade, avec leurs clameurs quand tombait une planche invisible, prise dans le filet que traçaient autour de moi martres, bigans et hérissons, les oiseaux-mouches heurtant des sphinx, qui modéraient leurs hélices puis rebondissaient vers le ciel… toute l'île travaillant pour moi comme un chantier… c'est alors qu'eut lieu le tremblement de terre…

Le soir, quand tout fut calmé, quand je n'ignorai plus, pour les avoir vus éperdus, aucun des animaux de l'île, quand les singes attirés par la lune d'un arbre se penchèrent vers la mer, glapissant lorsqu'un singe pâle tendait de l'eau la main vers le plus hardi d'entre eux, quand les antilopes s'endormirent d'épuisement, agenouillées, quand les familles d'écureuils chassés des troncs d'arbre erraient encore, couchant enfin chez des oiseaux, quand la mer, toute la journée secouée et battue, fut saisie aux quatre angles et tirée, tendue à craquer; quand le jet d'eau de la source d'eau chaude baissa peu à peu; à l'heure en somme où j'aurais dû être expulsée de ce jardin public, alors mourut la guenon.

Alors cette île ennemie, dont les petits à-coups terribles n'avaient pu me désarçonner, accrochée que j'étais à tous ses arçons, aux lianes, aux racines, voulut se venger dès le lendemain en m'humiliant, et en m'offrant, jouée par des animaux grotesques, la revue des deux grands jeux humains, que jamais je n'avais vue jouée par des hommes même, l'amour avec des tatous, la mort avec une guenon. Au milieu d'une clairière ronde pour l'amour, sur un rivage ouvert pour la mort, avec toutes les précautions de clarté et d'évidence de la nature quand elle veut gagner au matérialisme un académicien, je vis les tatous s'aimer, la guenon mourir. Mais du moins la guenon mima en grande actrice ce qu'est en Europe la mort d'un ami d'un jour. Les amis d'un jour qui meurent le soir, relient dans leur esprit leur mort et votre rencontre, croient mourir de cette dernière, vous pardonnent. Ils vous montrent du doigt la place où ils souffrent… Ils acceptent la banane avec enthousiasme, la laissent tomber en frémissant de dégoût, embrassent votre main… Ils cherchent par contenance de petits poux sur votre grand bras nu et lisse… vous supplient on ne sait de quoi, de leur donner vite un nom, de ne pas les laisser mourir sans avoir du moins, une minute, un nom; ils pleurent… Cette souffrance que les draps là-bas cachent et qui s'amasse sur leur tête, je la vis s'emparer du corps entier de la guenon comme une ciguë, ses pieds devinrent froids, puis ses genoux, ses mains firent le geste de plumer un oiseau, elle sacrifia un perroquet à son dieu des médecines, et, mourut, guenon, de la plus grande mort…

Les traces du naufragé qui m'avait précédée dans cette île étaient évidemment du même homme, mais les unes semblaient dater d'hier et les autres semblaient centenaires. Des pics, des crochets portaient cent ans de rouille, mais à certains mouvements des antilopes je croyais voir qu'elles avaient jadis été caressées. Un des singes donnait l'impression qu'il avait été battu, un autre d'avoir été humilié. Tout ce que cet homme avait voulu créer en matériaux impérissables, sa maison de troncs d'arbre, son hangar de marbre, je le trouvais déjà mangé de mousse ou écroulé… mais les deux fossettes d'amitié et de crainte imprimées sur deux cœurs d'animaux étaient encore visibles. Sur quelques plantes aussi marquait sa marque: les herbes parasites respectaient au centre de l'île un enclos pelé, respectaient trois vieux épis, et les tiges de tournesols, pendant que leurs figures n'obéissaient qu'au soleil, étaient plantées suivant une ordonnance qui obéissait d'abord à un humain. Pas une femme sûrement, car il s'était entêté aux besognes pauvres qu'on assigne à l'énergie et au sexe fort dans les îles désertes: ici, où tout est abondance en fruits et en coquillages, il avait défriché et semé du seigle; ici, près de deux grottes chaudes la nuit et fraîches le jour, il avait coupé des madriers et bâti une hutte; ici, où l'on apprend à grimper en deux heures, il avait construit des échelles, des vingtaines d'échelles rangées au fond d'un vallon comme les veilles d'assaut ou de cueillettes des olives; ici, où les ruisseaux coulaient à vitesse différente pour étancher les soifs les plus diverses, il avait amené des conduites en bambou jusqu'à sa case; ici, où partout était la mer, il y avait une petite piscine en ciment, un tub; ici, où la nuit s'égale au jour, où le soleil d'un jeu régulier avec l'équateur joue à la corde, il y avait des cadrans solaires sur chaque pierre plate et un vieux squelette de pendule en ressorts à boudins… Sur le rocher qui dominait la mer, était gravé un mètre séparé en décimètres… Le Pacifique pouvait même s'y mesurer au millimètre. Comme une femme qui succède dans une chambre d'hôtel à un homme qui y fuma, j'eus le besoin d'aérer cette île, de jeter sur le banc de pierre, sur la chaise en bambous quelques écrans de pleureuses et quelques divans de plumes. Là où tout est solitude et bonté, il y avait gravé en latin sur la grotte: Méfie-toi de toi-même. On y voyait aussi, dans un petit clos pris sur les champs d'orchidées, des fleurs misérables, des zinias, des balsamines… Près du tub, je trouvai un sou italien.

Un sou n'est pas grand'chose, surtout pour qui vient de découvrir un trésor, mais qu'il fût italien, mais que ce fût ce sou qu'on me refusait enfant dans les pâtisseries, et que les vagabonds n'acceptaient que s'ils allaient vers le Sud, j'en fus atterrée. Car j'avais imaginé un Irlandais, un Suédois seul dans une île, mais le dernier de tous, après le Belge, après le Luxembourgeois, un Italien… Jamais ma propre détresse, ma solitude ne fut claire comme à cette minute où je vis un Italien à ma place. Ce mot de solitude, supportable si juste avec son sens écossais ou danois, me fut décoché soudain d'Italie même et de sa capitale. Tout ce que la solitude italienne tient de villas, de terrasses, de feux d'artifice et de foule, avec les roulements des chariots; avec les vignes d'où les vendangeuses tout à l'heure invisibles se relèvent à la fois quand vous passez; avec, suprême solitude, dans un ciel tout bleu, un curé sous un aqueduc qui tend la main pour voir si l'eau traverse et goutte; et la solitude des conciles; et le pape, presque seul aussi dans son île, et enfin les grands jardins où l'on serait seul, si l'on n'était justement avec la solitude comme avec un autre que soi; la vision m'en fit comprendre que, si j'avais supporté mon île, c'est que justement tout ce qui était italien en moi, j'avais eu la force de me le cacher. J'avais soudoyé de nacre, pour qu'elles ne me hantent pas, les terrasses d'onyx et d'albâtre; j'avais soudoyé de corail les marais pontins et le Rialto; de fruits rouges gros comme des citrouilles et d'orchidées les cyprès, les piments et les roses. Solitudes latines qu'hélas je découvris grâce à ce sou, et sans les avoir connues; enfant que je n'avais pas eu et dont je retrouvais pourtant les vêtements et les jouets. Solitude portugaise, avec des pampres au nord si épais sur les routes que les enfants y font des trous pour voir les aéroplanes, et Cintra, où les vautours, conscients eux de l'altitude, tournoient à dix mètres au-dessus des hommes, qui se croient toujours au niveau de la mer; avec le bruit des fontaines parfois assourdi, quand une femme étend devant le jet son pied nu. Solitude espagnole, avec un grand sol en pierre sur lequel de petites taches de velours et de soie se promènent, qui sont les hommes et les femmes, un grand silence de Dieu avec de petits points tendres et amers, qui sont les guitares et mandolines! Comme on juge un poison sur un être plus faible, de l'absinthe sur un lézard, de l'opium sur une chatte, je versai une seconde cette solitude de l'équateur dans deux grands yeux italiens tendus au-dessous de moi comme pour recevoir un collyre… Et je vis mon Italienne blêmir, mourir! Une Florentine seule sur un récif, même proche de l'Italie; une Napolitaine seule en Sicile, une Corse, seule, toute seule dans l'île d'Elbe, quelle pitié, alors que de chacune des Touamotou, des Nouvelles Hébrides et des Bahamas, une Anglaise en chandail jaillissait au moindre appel!

Rien ne prouvait d'ailleurs que le naufragé fût bien Italien. J'allais à la recherche d'autres indices, aussi acharnée à identifier cet ancêtre que si c'était le mien et que si les hommes se reproduisaient par marcottage, quelques générations après leur mort, sans intermédiaires palpables. C'était un marin, on le voyait à de petites ancres gravées sur les écorces et les pierres; c'était un homme qui avait quitté l'île, y était revenu, on le voyait aux bêtes dont la présence ne s'expliquait que par voyages dans d'autres continents: il y avait des fourmiliers, mais pas une seule fourmi, et ils mangeaient les écorces et les feuilles comme l'eussent fait les fourmis mêmes. Il y avait des mangoustes, mais pas un seul serpent, et elles se vengeaient sur la seule chose commune aux autres espèces et aux serpents, sur les œufs. Je trouvai quelques ossements d'animaux venus dans l'île déjà vieux, ou isolés et sans femelle ou mâle, un chien, un chat, espèces éteintes pour moi désormais, espèces ancestrales. C'était tout. A part les dix centimes italiens, que je glissai dans une fente de corail comme pour que toute la mer se mît à jouer une marche,—l'appareil ne fonctionnait plus, la mer se taisait,—pas d'autres signes que les ancres, distendues ou chavirées sur les écorces, intactes sur les roches, qu'il avait jetées sans arrêt comme dans une tempête, et qui résistaient, mordant aux acajous, aux amboines, sans voir qu'il était parti. En vain essayais-je d'obtenir quelque preuve de l'antilope aux caresses, lui disant des noms italiens, lui parlant avec l'accent vénitien, l'accent romain… La nuit déjà revenait… J'élevais mes bras pour bâiller, et les singes me lançaient, croyant qu'on comble ainsi le sac humain, les fruits qui croissent le plus haut. De l'autre île, mes oiseaux apprivoisés me faisaient leur dernière visite de ce jour, oies et canards suivant le courant à cause des poissons, tous les autres volant tout droit.