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J'avais résolu de nager aussi jusqu'à la troisième île, malgré son aspect. A sept ou huit encablures, inculte comme un cuirassé, elle surveillait ses deux sœurs. Pas un arbre. Le vent soufflait sur elle les pollens par cuillerées, les duvets de tournesols par quarterons, et ces oiseaux à bec long par qui se marient les palétuviers, et ces insectes gonflés de graines de fraisiers qui remplacent en Polynésie le marcottage, mais on la sentait stérile. Elle n'avait pas non plus sa bague, ses récifs, négresse près des deux favorites, épouse illégitime du Pacifique, et je n'étais pas sans inquiétude sur l'abordage. A mesure que je nageais vers elle, j'avais déjà assez l'instinct de la mer pour sentir les poissons de moins en moins nombreux. Je traversais des zones d'un liquide qui me supportait à peine, et qui devait être du pétrole, puisqu'en sortant de l'eau, je vis mes tatouages à demi effacés. Je longeai une heure entière une falaise à pic et qui devait être en pierre ponce, puisque mon côté gauche, pour l'avoir effleuré trois fois, redevint blanc comme en Europe; et par un escalier, un vrai escalier en pas de vis comme ceux qui mènent chez nous dans les caves, je montai, avec l'impression de m'enfoncer, sur la pointe des pieds et les coudes au corps, me gardant de petites sources qui devaient être des acides. C'est du dernier escalier que je vis les dieux… Ils étaient alignés par centaines comme des menhirs; hautes de cinq, de dix, de quinze mètres, d'énormes têtes contemplaient ma tête encore au ras du sol, avec des nez tout froncés comme si tous m'avaient déjà senti monter, des yeux caves dont les plus proches de moi pleuraient de petites larmes sèches qui étaient des souris effrayées; tous surpris dans une opération silencieuse, dont il m'avait semblé surprendre les miroitements, les scintillements. Mais je me sentais rassurée, de n'avoir touché leur île que de mes orteils. Je gravis les dernières marches.

Je les voyais tous de face éclairés de dos par le soleil, leur ombre dans cette revue rangée à leur pied comme un équipement. Tous l'esprit et le corps tendus comme le fils de Footit quand son père lui demande s'il sait ce que c'est que penser. Tous, à ma vue, se demandant, cherchant en eux s'ils le savaient. Tous poussiéreux comme des marbres de commode, offrant à un kodak une proie superbe, et au cinéma juste le petit mouvement de leur ombre. Tous, par politesse pour un humain, essayant de m'accueillir par ce qu'ils croyaient la pensée; celui-ci par un oiseau gris rampant qui le parcourait comme un pou; celui-là par une grenouille dans ses oreilles à rebords qui conservaient une eau plus pure que celle des orchidées; celui-là, en laissant tomber de son corps géant un petit bras usé. Parfois j'avais l'impression qu'ils se relâchaient de leur immobilité, que là-bas on s'inclinait, qu'ici on remuait. Je poussais un grand cri, et le garde-à-vous reprenait.

On apprend vite à distinguer les dieux. Un seul était vraiment beau, un seul m'eût plu, avec une belle raie et une belle pomme d'Adam, comme en ont à Deauville les joueurs de tennis. Celui-ci d'une île où l'on a des faux cols. Un seul vraiment intelligent et auquel il eût été doux d'apprendre les quatre saisons, les quatre opérations. Il avait le nez levé, comme un fox. A mon âme un mouvement quand mon regard allait de celui qui avait un sourire passager à celui qui avait un sourire éternel. Certains paraissaient faux et truqués comme par des antiquaires; et ainsi que l'on se campe en face d'une commode Louis XVI, qu'on la juge vraie si l'on éprouve je ne sais quelle émotion Louis XVI, je me plaçais en face de chacun d'eux, je le jugeais, j'éprouvais je ne sais quelle horreur calédonienne, quelle tendresse papoue: c'était de vrais dieux. Certains que je croyais avoir déjà vus, je les retrouvais loin derrière, souriants de leur farce, parvenus à cette nouvelle place par une marche oblique ou droite comme le cheval ou le fou. Autour de quelques-uns, sans que rien pût faire comprendre cette maternité, le sol couvert de petites idoles. Tous marqués du même dessin comme un troupeau de dieux appartenant au même homme. Celui-là devinant presque, le plus habile, ce qu'était la pensée: me parlant par la voix d'un crapaud caché dans sa tête, puis, gâté par le succès, sifflant par un serpent caché dans son pied. Tous gênés, humiliés d'être convaincus d'impuissance vis-à-vis de cette femme blanche, devant cette mer, cette brise qu'ils avaient terrorisées. Ces deux-là avec des regards si nettement pointés vers un coin de l'île que malgré moi, je suivais leur invite, et, au dernier balcon de la terrasse, je pouvais voir enfin ce vers quoi tous étaient tournés: un océan sans île, tout ce qu'il y a de plus infini sur notre petite terre; il me fallut me tourner pour retrouver, derrière moi, mes deux îles comme deux bouées marquant le point où s'est englouti un sous-marin. Tous immobiles comme s'il n'y avait qu'un seul dieu caché dans leur armée, qu'il s'agissait pour moi de découvrir, et qu'en fait je cherchais, les touchant du doigt, comme Ulysse recherchant Achille dans le régiment des filles… Je le trouvai…!

C'est ainsi que le pendule de ma vie, trop tendu, ne battait plus que des animaux aux dieux. Certes, moi aussi, comme tous, je créais l'univers. Mais cet appareil si parfait jadis, et qui faisait que pour moi il n'y avait pas de train en retard, pas de visites en avance, on pouvait dire qu'il n'était plus au point. Je ne donnais plus que ces mouvements lents de l'âme qui sont les singes, les perroquets, ou ces figures éclairs qui sont les dieux papous. Bientôt le gouffre encore s'élargirait. Je n'aurais plus à un bout de ma pensée que l'animal le plus proche des plantes, à l'autre que Dieu lui-même. C'étaient mes deux seuls voisins. Le moindre écart me heurtait au tatou ou à la Trinité. Seule à ne pas avoir un milliard d'hommes à ma droite, un milliard d'hommes à ma gauche, avec des femmes entre chacun pour amortir encore, tout ce qui venait de la nature ou du cœur m'atteignait de son premier choc et me bouleversait. Tous ces frissons qui m'étaient arrivés par mes nourrices ou mes poètes, m'arrachant à peine un soupir, ils me jetaient maintenant à terre, ils me roulaient sanglante sur des épines. Cette horreur de savoir Strasbourg allemande qui me faisait tout au plus, autrefois, transmise par mon tuteur, fermer les yeux, elle m'arrachait maintenant sur une berge étincelante des cris stridents. Cette haine des cravates Lavallière qui me faisait alors sourire, elle me faisait jeter contre des blocs de nacre coupante des soles blanchâtres. Chacune de mes pensées les plus simples ne s'arrêtait qu'après avoir atteint son zénith. J'avais beau cligner des yeux, cligner de l'âme, rien qui me redonnât ce monde dont le mouvement était l'allure Gaumont des cinémas médiocres et où j'eusse retrouvé mes amis… Parfois j'avais l'impression qu'il me suffirait de trouver un mot et de le crier tout haut pour sortir de cet enchantement. Je prononçais le premier venu au hasard, l'essayant sur l'horizon comme sur un coffre-fort, désirant plus qu'un sauveteur un simple dictionnaire pour le lire de bout en bout, certaine ainsi d'avoir à appuyer sur le vrai ressort, sur le mot qui ouvre Paris, les mansardes allumées, sur celui qui donne l'électricité, qui allume le gaz… En vain… Si dans ma sieste un nom me venait à l'esprit, je m'éveillais, je le criais vers la mer…

Rien, un oiseau.

Je me rendais compte que je l'avais dit trop brutalement, qu'il fallait l'entourer de deux ou trois consonnes indistinctes. Je le logeais dans cet assemblage… Je le lançais…

Il y avait là-bas un tout petit remous,—mais un vrai petit remous. Puis, plus rien… Je songeais à mourir.

Mais c'est alors que Calixte Sornin apparaissait et me sauvait. C'était le premier nom de mort que j'eusse entendu, à ma première messe. De Calixte je ne savais que ce nom. Un paysan sans doute, un ouvrier. Mais moi seule, sans aucun doute, de tous ceux qui vivaient me le rappelais encore. Il était célibataire, il était orphelin, il avait quatre-vingt-onze ans, avait dit le curé. J'étais le seul dépositaire de cette faible mémoire. Moi disparue, alors que pour moi-même je n'avais rien à craindre, alors que mon souvenir vivrait encore longtemps dans Bellac et par Simon dans Paris, moi morte, le dernier reflet de la vie de Calixte était anéanti. Parfois je me sentais plus responsable de ce souvenir à son terme que de mon existence même. Je l'entretenais de mille promesses. J'obligerais Loti à appeler un livre de son nom. Je ferais dire une messe haute devant les enfants de Marie et jeter le nom de Calixte à cinquante mémoires de petites filles, sûre que l'une le prendrait et le nourrirait de sa sève. J'obligerais les géographes à appeler Ile Calixte mon île, ou même celle des mille dieux, et à le lier ainsi, dans les cours des philosophes, à l'idée de Dieu lui-même… J'étais plus qu'un savant qui hésite à se tuer parce qu'avec lui meurt une découverte, j'avais la clef, seule j'avais la clef d'une vie humaine. Un être par moi mourrait ou vivrait. C'eût été de la lâcheté envers lui, que de me laisser couler à fond, ou de me pendre, ou de désespérer… C'est ainsi que ce nom, qui le premier avait jeté sur moi du deuil, me soutenait au-dessus des tempêtes, et m'attachait à la terre, et me maintenait dans cette faible couche d'air, haute de deux mètres, où l'on vit…

CHAPITRE SEPTIÈME