Juliette Lartigue était plus vivante encore, mais avec moins d'à-propos. Ses yeux brillaient quand elle avait faim. L'eau lui venait à la bouche quand on achetait des parfums, et son nez remuait quand on parlait de Dieu. Elle disposait d'une foule de réflexes, tous faux; elle donnait des gifles dans les semaines de piété, elle tendait la main pour savoir s'il faisait beau, et quand un de ses cils glissait sur sa joue, elle le recueillait et le croquait. La vue d'un animal lui arrachait toujours le cri d'un animal différent, et quand on l'entendait chanter on était tranquille, c'est qu'elle avait envie de dormir. Parfois elle se fardait, minutieusement, c'est que nous allions à l'étang nous baigner. Elle parlait par phrases jumelles, contradictoires, la première commençait par le mot «physiquement», et l'autre par «moralement».

—Physiquement, il est très mal, disait-elle. Moralement, il est parfait. Sensuellement, elle est sérieuse. Moralement, elle est légère.

A propos d'elle-même aussi, elle faisait depuis son enfance cette distinction. Une forte réflexion au cours d'une quarantaine l'avait ainsi à neuf ans coupée en deux, et nous avions pris l'habitude de l'appeler par son prénom ou par son nom de famille, selon qu'il s'agissait de Juliette physique ou de sa contraire éthérée. Elle ne s'y trompait pas:

—Que penses-tu, Juliette?

Juliette pensait que sa peau, en la frottant, sentait le mort.

—Holà! Lartigue, que penses-tu?

Car nous la surprenions pour qu'elle sortît de son rôle. Mais Lartigue, au milieu de cet émoi, et sous notre poids même, car nous avions bondi sur elle, pensait justement que l'âme est immortelle.

De sorte que nous dirigions sur elle tout ce qui nous semblait d'un règne trop physique, crabes, écrevisses, araignées, ou tout ce qui dépassait notre morale, inceste, meurtre, tsaoisme, lui laissant le soin d'éprouver les frontières de notre âme. Elle allait ainsi gentiment, une ou deux fois par minute, du néant à la grâce totale. J'oubliais de dire que sa main gauche était toujours froide, sa main droite chaude… Celle de nous qui, en somme, pesait le moins; mais que cependant devant chaque émotion, chaque coucher de soleil, nous appelions vite, comme on met un gramme dans un plateau pour annuler dans l'autre le poids du papier-enveloppe et avoir la pesée exacte.

Marie-Sévère est morte maintenant. Elle était condamnée; on nous avait prévenues de sa mort subite; nos yeux dix ans la surveillèrent sans relâche et l'on ne saurait trop dire combien sur un visage d'amie il est peu de tressaillements ou de miroitements dont on puisse jurer qu'ils ne précèdent pas la mort. Chacun de ses désirs était pour nous son dernier désir, nous nous précipitions, et nous l'avions rendue autoritaire. Elle semblait parfois nous céder, mais, dès la fin de sa réponse, avait repris sa volonté…

—Tu n'auras plus de glace, Marie-Sévère.