—Non, je n'en aurai plus… J'en veux…

Muette et gênée, dès que notre conversation de pensionnaires prétendait s'élever, que nous parlions de la patrie, des mariages secrets, des supplices chinois, comme si de tout cela elle avait une expérience intolérable. Elle est morte chez moi, dans ma chambre, et moi, toute cette semaine, c'est dans son lit, chez elle, que je couchai, retrouvant au réveil tous ses vêtements, ses meubles, son savon, triste d'habiter son corps même. Juliette et Victoria m'évitaient: j'avais son parfum. Elle mourut lentement, sûrement, consumée comme ceux qui se dévouent et portent sur eux un sachet de radium, et d'elle toujours oisive, égoïste, nous est resté le même souvenir que si elle s'était dévouée à une grande cause. Elle voulait être préférée de chacune de nous, et à chacune laissait croire qu'elle la préférait. Nous étions réunies autour d'elle le jour de sa mort:

—Bonheur de mourir—dit-elle seulement, devant celle qu'on aime!

On devinait qu'il n'y avait pas d's à celle, aussi nettement que si on l'avait lu.

—Tu ne meurs pas, Marie-Sévère!

—Non, je ne meurs pas… Je meurs.


Nos cousins et nos institutrices nous apprenaient la vie. On nous apprenait à appeler les promenades des randonnées, la mort la camarde, et à employer le plus possible l'expression «grâce d'état». On nous donnait peut-être une fausse notion du monde. Je ne veux citer ici que ce dont nous étions sûres, ayant obtenu la preuve par des recoupements. On nous apprenait qu'en Amérique les prostituées volent les hommes, restent pures, mais sont en somme des voleuses; qu'en France, au contraire, les voleuses préfèrent se voler entre elles, car elles tombent amoureuses des victimes chloroformées. On nous apprenait que sur leur Suède gantée de lichen, les Suédoises sont des volcans de neige, des feux de glace. Que les Petites-Russiennes imitent les écritures des vingt hommes qu'elles désirent, s'écrivent à elles-mêmes vingt demandes en mariage, les refusent par vingt réponses motivées, et vont, méprisantes, par le monde. Que les Américains, de même que leurs étudiants ne viennent apprendre à Paris que l'architecture, viennent copier dans le cœur des Françaises je ne sais quelle architecture du bonheur, qu'ils partent ensuite au galop établir à Minnéapolis, dans le sein de jeunes filles géantes nommées presque toujours Watson. On ne nous laissait rien ignorer du Turkestan, où le sultan, ennemi des chenilles et des pucerons, est précédé dans son jardin par trois petites filles qui les écrasent dans leurs doigts; du shah de Perse, de passage à Paris où il vendait la Perse à l'Angleterre, qui voulait en échange, sous le nom de M. Téhéran, voler la plus belle danseuse de l'Opéra à M. Sanchez y Tolédo. Mon tuteur nous lisait dans les Débats, agacé par nos chuchotements, les nouvelles de l'Arabie, où les femmes se marient à dix ans;—allions-nous nous taire?—où à dix-sept ans elles sont difformes; un mot, un mot de plus et nous étions vieilles! De Monte-Carle, où la duchesse Coupeau met un lorgnon de presbyte pour placer sa mise, puis un de myope pour suivre la bille, qu'on pouvait apercevoir tourner toute brillante, si loin qu'elle fût, grâce d'état, dans l'œil de la princesse Kohn. On nous apprenait que dans le métro, à Paris, une femme honnête peut cependant, avec ce reflet d'elle dans la vitre, toujours vif à cause du souterrain, sourire au jeune homme d'en face,—avec le reflet seulement, sévère et dédaigneuse quand elle le regarde elle-même; et, avec tous nos reflets, nous ne manquions pas de faire des sourires ou des promesses à l'avenir, au mariage, pudibondes et dures s'il nous regardait bien en face. Peu Orientales, nous nous disputions un carré de rahat loucoum comme on se dispute un gâteau sec, le tirant chacune à nous. Parfois de vieux généraux, affectant une paternité parfaite, nous prenaient la taille et tiraient à nos tresses, secouant notre tête sans parvenir à secouer nos yeux, que nous rendions implacables comme deux disques. Nous avions une maîtresse de piano déplorable, mais bonne, de sorte que nous faisions venir de Limoges, à la dérobée, un professeur du Conservatoire; nous avions un vieux confesseur sourd, de sorte que nous allions une fois par mois nous confesser en supplément au chanoine de Saint-Martial; mais tous deux étaient contents de nous, nos progrès en piano et en sagesse déconcertant Bellac, et ravis d'eux-mêmes. Nous avions des cousins revêches, peuplés de boutons, labourés par de jeunes rasoirs, mais tous les jeudis, à Limoges, des lieutenants de hussards inconnus, cousins ravissants d'autres filles, nous suivaient. De sorte que la vie et l'âme nous apparaissaient déjà doubles. Tout ce qui plus tard deviendrait nos armes pénétrait jusqu'à nous par les canaux les plus secrets, le Baume Salva dans un faux livre, la Crême-de-Beauté cachée dans un pain d'épice, la poudre de riz de l'Empereur de Chine dans une poche de manchon, comme les instruments qui, réunis, scient les barreaux des prisonniers. Puis, ces choses secrètes, nous nous en barbouillions les joues, nous les étalions sur notre visage et les promenions innocemment par la Promenade du Coq; les cheveux bourrés d'invisibles épingles dorées, dont parfois une tombait à terre, sans que nous daignions l'apercevoir, la laissant ramasser par une duègne, comme une reine le fait d'un amant maladroit; des rubans roses ou noirs sortant tout d'un coup de nos manches, sur lesquels il eût suffi, peut-être, de tirer pour nous ouvrir comme des boîtes à dragées. Nous avions des pyjamas, que nous mettions à minuit, nous nous réveillions avant l'aurore pour les remplacer par nos chemises, et jamais l'on ne nous surprit dans nos métamorphoses. Nous avions découvert, après quinze années d'espionnage et d'expérience, que c'est de trois heures vingt à quatre heures dix que la fatigue de la vie se faisait sentir chez nos aînées, et que leur surveillance était en défaut. Dès trois heures vingt et une nous respirions à une fiole d'éther, nous fumions à une cigarette ambrée, nous débouchions une bouteille de Célestins pour contrôler si c'est vraiment l'eau qui a le plus le goût de larmes, nous brûlions du houx à la chandelle pour avoir l'odeur exacte de l'opium, et quand à quatre heures onze le plus méfiant des êtres fatigués arrivait, il ne trouvait que deux portes ouvertes, deux fenêtres ouvertes, un parfum de sorcière…

Ainsi, chaque après-midi, nous jetions toutes quatre au milieu de nous nos années éparses, et l'une avait le droit d'en prendre plus que son compte, devenait soucieuse, l'autre moins que son compte, devenait notre enfant. Nous nous sentions un corps plein, des sens à peine creusés sur lui et les démons ne pouvaient y pénétrer plus que la pluie dans une oreille. Il nous eût été bien facile, avec cette Victoria, si proche, par sa mémoire, de l'existence antérieure, avec cette Marie-Sévère si voisine, elle, de la mort, de faire de notre présent un terrain plus réduit encore et plus pathétique que ce tréteau sur lequel Norvégiennes et Russes boxent la vie. Mais nous étions des Françaises. Mais, à Bellac, on se laisse conduire par la faim et la soif, par la fatigue et le sommeil, seules marées des campagnes, et par tout ce qui dilate et rassemble une famille autour de sa maison ou de sa ferme. La courroie qui unit les deux repas, le rideau qu'on tire le soir, tout fonctionnait à merveille. Nous ne cherchions pas, comme les snobs à Paris, la destinée ou la politique dans les mots des concierges. Nous ne trichions pas dans les anecdotes, pour donner au monde un aspect de folie ou de stupidité, nous ne rencontrions pas le cousin de Kipling le jour où nous prononcions son nom, notre fabricant de cercueils ne s'appelait pas Courteline. Nous avions des yeux sans double fond, un cœur ovale et qui jamais ne se mettait de biais; et ceux qui paraissent aux Parisiens des êtres étranges, les grands-ducs russes qui déjeunent en jouant du tambour, les Américaines qui se font raser le crâne pour porter une chevelure en tulle, nous voyions que c'était une malfaçon, nous en avions pitié. Point de sort non plus, de malédiction divine sur nos cousins ou nos parents, et quand ils partaient pour la chasse, entre deux perdrix, l'une marquée de Dieu et l'autre perdrix simple, nous étions sûres que leur fusil se tournerait irrésistiblement vers le perdreau.

Notre ville était posée sur la route nationale de Paris à Toulouse, nos domaines les plus éloignés allaient à quelques lieues au sud, et entre la borne 405 et la borne 420, atteignant ce degré suprême en cas de beau temps fixe, nous la goûtions, comme on l'appelle aussi à Bellac, la vie, dans sa plénitude. Nous ne revenions point des jardins, tant les paniers débordaient, sans qu'on pût trouver notre trace aux cassis, aux framboises, aux fraises, et ceux des chiens qui aiment mieux les fruits que les larves nous suivaient de préférence aux charrues. La nuit, par la fenêtre ouverte, on entendait selon la saison des chutes molles ou dures; c'étaient les abricots ou les noix qui tombaient. Parfois, en été, nos parents couchaient aux domaines et après le dîner nous rentrions seules. D'abord raisonnables, par la route de grès, sur laquelle sonnaient nos talons, puis par les prairies, nos souliers à la main, puis, les pieds enfin nus, par le ruisseau lui-même. Nous allions à la nuit sans laisser de traces. Au ras des champs de blé noir, tout rouges et noirs, le soleil était encore assez large pour que s'y encadrât une de nos têtes, ou, tout entière, celle de nous qui s'éloignait un peu. Nous jouions à nous cacher, oubliant de désigner la chercheuse, et chacune restait étendue, sans mot dire, sans un geste, bientôt ignorée d'elle-même. La première caille rappelait, les signaux des oiseaux déjà étaient valables pour nous, nous repartions. Il faisait nuit. La louange au beau temps était passée subitement des grillons aux crapauds. Un vieux paysan nous saluait et s'attirait quatre saluts tout clairs. Juliette s'appuyait à mon bras, devant l'ombre, à moins que ce ne fût Lartigue, devant l'inconnu, qui s'appuyât à mon silence. Victoria voyait le premier hibou; au moment où nous l'apercevions enfin, entendait son vol; quand nous l'entendions, respirait, pour nous un mystère, son odeur de fourmi; et des carrières le kaolin glissait doucement comme le sable d'un sablier.