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Simon me répondit, le soir même, par une lettre écrite de ma main, qu'il se passait en Europe que la guerre finissait. L'uniforme était maintenant grenat avec les pattes d'épaules rouges. Lui était entré le premier à Strasbourg le jour anniversaire de Bazeilles, et le jour anniversaire de Sedan nous avions pris Berlin.

Il ajouta quelques phrases pourtant bien simples, mais qui m'émurent presque autant: que le Printemps avait son exposition de duvetine, que l'omnibus Gare Saint-Lazare était devenu autobus, que le chasseur de Larue avait un crêpe au bras. Tous les habitués lui serraient la main.

Puis il me dit des phrases plus simples encore, mais avec l'air de me conter des anecdotes curieuses: que des gens s'aimaient, des gens se haïssaient, des gens se retrouvaient aux gares, que des gens se mariaient et vivaient ensemble.

Puis, des phrases qui me parurent plus étranges encore, sur les métiers: que les tuileries faisaient des tuiles, les épiciers des épices, les pâtissiers des pâtés…

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Je lui répondis:

«Cher Simon,

»Voilà que toutes les huîtres et toutes les moules autour de mon île se referment avec le bruit de baïonnettes qu'on remet au fourreau. Voilà l'heure où l'on me disait jadis que le soleil s'enfonçait dans la mer, que le soleil prenait son bain; moi je ne disais rien, je l'ai toujours jugé tellement au delà!

»Je sors d'un grand danger. Hier matin, j'ai manqué ne plus être dans mon île comme dans une nacelle de ballon, balancée entre deux mondes avec des oiseaux et des plantes qui se sont donnés à moi sans noms et sans conditions. Sur le carnet du naufragé d'en face, j'ai trouvé le plan de mon archipel, sa latitude, le nombre exact de milles qui le séparent de l'île Palmyre (770), de l'île Rimsky Korsakof (321) et de la Rakahanga (1.000 juste). Ce fut à peu près comme si ma vie errante sur mon radeau était finie. Je me sentis tenue aux quatre coins de l'horizon par des câbles. Je pouvais savoir sur ces cartes la profondeur à un mètre près de chaque trou de ma mer. Tous ces arbres que j'avais baptisés étaient rangés et dessinés dans ce carnet par essence, et me rendaient peu à peu leurs beaux pseudonymes contre des noms vulgaires ou latins; je n'avais plus de balisiers, de baobabs, d'angoissiers, mais du sagou, de la muscade; mon cocotier n'était que le palmier pincette; mon petit arbuste vert et rouge était l'indigo; mes grosses pommes jaunes étaient le cachou maigre. La science allait se poser sur cette tache ronde au milieu du Pacifique et la boire comme un buvard. Mes oiseaux allaient prendre les uniformes qu'ils ont au Jardin des Plantes. Hélas! quelques-uns même étaient dessinés; mon favori jaune était un tarin mâle; mon merle éventail était le baza gobe-mouches; mon perroquet qui changeait de plumage et de couleur tous les mois était un guêpier nubicoïde. Le naufragé précisait que pour reconnaître toutes les espèces d'oiseaux il suffit d'inspecter leurs iris, et malgré moi je regardais ceux qui se posaient dans les yeux. Un dont l'iris était fait de deux cercles, le plus grand bleu, le plus petit brun, c'était le lory papou. Un autre dont l'iris était rouge-sang avec une pointe dorée, c'était le combattant troupiale. Un autre qui était bigle, c'était le paradisier Dupont; et deux planches au lavis ne me permettaient pas non plus d'ignorer désormais le nom d'aucun coquillage; désormais c'était des coins d'hammon, des nautiles, des lépas que j'écrasais. Toute cette flore et faune indépendantes, il me suffisait de lire et d'accepter ce contrat pour l'annexer au reste du monde, à Buffon et à Cuvier. Comme une baladeuse à la remorque, je me sentis une minute rattachée à votre train. Des vents latins, des courants anglais, un souffle estival néerlandais, voilà ce qu'étaient ma mousson et mes douze alizés. Je n'hésitai plus; comme vous brûlez sans les lire les lettres qui vous apprennent un ancien amour de celle que vous croyiez pure, je jetai l'inventaire au feu, je relevai mes oiseaux, mes poissons de leur passé, et le nom stupide de mon île, je ne veux même pas vous le dire, pour l'oublier.