»Deux lignes de résumé d'abord, pour vous mettre au courant. Je ne suis pas morte, mais Polynésienne. J'ai protégé mon île d'un alligator et d'un couguar. J'ai refusé, malgré des sollicitations, d'être ma propre idole. J'entretiens un troupeau de deux cent trente-trois dieux et de dix-huit fantômes d'hommes. Un ornithorynque suit mes pas, sur lequel est posé le plus paresseux de mes oiseaux. Je vous écris parce que j'ai trouvé dans la poche d'un marin noyé nommé Rudolf Eberlein un étui plein de stylographes, et que l'encre se résorbe… Vous savez tout.

»Je vous écris d'un promontoire que j'ai décoré avec mille rondelles de nacre, comme on le fait à Londres pour les becs de gaz et les refuges qu'on signale aux automobiles. Je suis visible là tous les jours, de deux heures au moins à six. Je dois même assurer que jamais être humain dans le monde n'a été plus visible; sur deux trépieds à mes côtés brûlent des pommes de pin, pour faire deux fumées; du palmier de gauche au palmier de droite est tendu derrière moi un rideau de plumes rouges, haut de trois mètres; le pavé est de corail noir, et ne devinez-vous pas aussi, rien qu'à ces quelques lignes,—vous en avez l'impression, comme vous l'avez parfois en téléphonant à une amie qui ne l'avoue pas elle non plus, mais qui marivaude elle aussi,—que je vous écris nue? J'ai sur mes genoux une feuille quadrillée, et je sens au travers la plume courir, me creusant aux points et aux virgules d'une si agréable piqûre que je vais multiplier les phrases courtes… Le ciel… La mer… Le ciel est tout étincelant ou tout rouge, c'est toujours ici la fin d'un grand incendie; les papillons noirs voltigent en tout point faible de l'espace comme du papier brûlé, la mer sur les récifs fait la chaudière qui refroidit; les palmes claquent comme des pincettes. Le monde a brûlé et j'en suis, tiède, le pauvre résidu.

»Ici tout est luxe, Simon. De longs oiseaux à queue vermillonne remontent les gouffres de lumières par bonds, comme les saumons les cascades, jusqu'à l'éclat de soleil dont ils sont nés, de leur queue reprenant l'élan sur un rayon. Chaque arbuste par moi jadis fut sans doute si surpris qu'il porte depuis mon naufrage les fruits d'un autre. Ici les pommiers donnent des oranges, les figuiers des cerises. Ici un monde où fleurs, oiseaux, animaux et insectes, confondus dans le bonheur, n'ont pas eu le temps à mon arrivée de reprendre leurs attributs: des bêtes poilues pondent des œufs, les poissons couvent. Tout ce que les poètes seuls voient en France, on le voit ici à l'œil nu; les arbres boivent à la mer par de vraies trompes qui se contractent quand elle est trop salée. Tout ce qu'on dit par antiphrase des femmes à Paris, on peut le dire vraiment de moi; mon teint est nacré, poudré de vraie nacre, mes lèvres sont de corail, poudrées de vrai corail. Les couleurs aussi ont été recollées trop vite, les feuilles sont carmin ou pourpre, les fruits sont verts dès qu'ils sont mûrs.

»Ici l'on peut avoir sans peine tous vos sons et vos parfums d'Europe. Pour écouter le bruit des peupliers, je n'ai qu'à fermer les yeux, m'étendre dans la grotte sous-marine, et écouter le bruit de la mer sur les galets. Pour entendre un murmure qui ressemble à celui de la messe, avec des prie-Dieu qui claquent, je n'ai qu'à ne pas dormir la nuit où les grosse outardes font leurs nids. Pour entendre le clairon ou le coup de massue qu'on donne dans les foires, afin de gagner la médaille, il suffit d'attacher une oie près d'un arbre vieilli qui s'écroule. C'est à s'y méprendre. Il y a même un bruit qui non seulement remplace l'autre, mais est le même, et je l'écoute tant que je peux, car il me rappelle Bellac et la cheminée en peluche: celui d'un coquillage vide à mon oreille. Et pour revoir certains gestes auxquels là-bas on tenait, c'est à peine plus difficile. Pour retrouver votre gant jaune que je voyais sans vous voir vous-même sur la rampe du palier, quand vous descendiez mon quatrième, je n'ai qu'à me pencher sur la lagune et suivre une truite jaune qui regagne le fond en cercles toujours plus petits. Le geste du conducteur qui tire la sonnette pour vous dire que le tramway est complet, j'ai deux singes qui le font quand je m'approche de leur palmier. C'est tout à fait l'Europe. Il y a des matins aussi où j'ai la fatigue, non de ceux qu'évente la mousson, que lave trois fois par jour le Kouro Shivo, mais de ceux dont les pieds toute la veille ont buté contre des escaliers, dont les épaules sont courbées d'avoir voyagé debout dans un train de Ceinture. Ici, devant cette île qui est devenue de mon âme un miroir que je confonds avec elle, devant ces dalaganpalangs qui ressemblent à une volonté que j'ai, cette colline Bahiki à évidés rouge et noir qui contrefait juste une petite peine que je ressens, ces oiseaux gnanlé qui imitent à s'y méprendre la poussière de pensée qui vole autour de mes pensées, moi la reine, ma perfection soudain m'accable, et je souhaite ce corps maladroit comme il l'était à Bellac, quand il cassait le douzième verre de chaque service, je souhaite mon oreille polluée, je voudrais entendre dire: «causer à quelqu'un, se rappeler de quelque chose»; entendre madame Blébé appeler ses filles ses demoiselles; je suis lasse de ces invisibles agrafes qui m'empêchent de tomber des plus hauts arbres, de ces poches d'air en moi qui me maintiennent au fond des eaux; je voudrais toucher un homme ivre, un typhique, et j'en oublie, quand la nuit vient, d'allumer mes feux de santal et de commander à mon île trop parfumée le clignement qui attirera un jour le navire coureur.

»Seule, Simon; et pourtant, toutes ces places dans mon corps qui n'étaient sensibles qu'au contact des hommes, je les sens s'irriter. Ce chatouillement dans ma hanche, qui me prenait dès qu'un homme blond chuchotait à mon oreille, c'est maintenant un vrai sens, une vraie cicatrice. Cette faiblesse dans mes épaules dès qu'un jeune homme brun me parlait du théâtre, je la ressens. Ce petit doigt gauche qui remuait inlassablement quand une femme un peu frivole me tenait la main droite, il remue… et tous ces gués dans mon corps, quelqu'un les a passés hier tous à la fois, quand j'ai décidé de faire sauter dans la seconde île, avec des cartouches trouvées sur un marin allemand, la cachette en maçonnerie de l'inconnu qui m'y précéda. Étourdis par l'explosion, comme leurs frères poissons quand on pêche à la dynamite, des oiseaux restaient accroupis tout autour, et je pus ce jour-là pour la première fois saisir le plus sauvage oiseau de l'île. Par la fente ouverte dans le mur je passais le bras, posant le paradisier près de moi comme un paquet. Les décollant de l'ossature de l'île comme d'une reliure, un par un, j'en retirais des feuillets. Comme en pension une grande à la moyenne qu'elle adore, par une fente de sa porte, ce mort me passait des poèmes français, des pages de roman; quelque brave explorateur consciencieux qui avait cru que l'on doit vraiment emporter autour du monde ces dix chefs-d'œuvre que les Annales font choisir par plébiscite, la feuille 31 de Don Quichotte, la feuille 214 de Montaigne, 69 de Jacques le Fataliste. Je lisais chaque page aussitôt, plus désolée quand je m'apercevais que j'avais lu le verso avant le recto que si l'on m'avait raconté d'avance autrefois le dénouement d'un roman, trouvant un début, un milieu et une conclusion à chacun de ces passages isolés sur l'allure de Rossinante, sur le vol d'une bourse par Jacques, sur l'égoïsme, et j'étais comble après huit pages, comme si j'avais lu huit romans. La page 180 de La Rochefoucauld, qui me peina, sur les femmes, où La Rochefoucauld avait tout prévu, excepté mon cas, où il insultait injustement mes fards, ma fidélité, et me montrait la vieillesse venant d'Europe me rejoindre dans l'île. La page 55 de Gil Blas qui me rapprit à elle seule bien des noms, les juges, les mulets, les duègnes, l'ombre-chevalier. Mais, sans parler des noms, c'est surtout tout un jeu d'adverbes, de conjonctions, d'exclamations qui revenaient à moi, j'en sentais mon âme rajeunie comme un vieux coussin auquel on remet ses ressorts; j'en bourrais ma pensée; j'en séparais tous ces mots qui peu à peu s'étaient rejoints dans mes phrases; je me promettais de parler devant l'écho avec des «soit que», des «suivant que», des «encore que». Après chaque page, j'enfonçais à nouveau le bras dans la caverne, appuyant de la main libre sur le paradisier qui avait repris ses sens, qui se débattait, qui me becqueta, le livrant enfin en rançon pour un volume que je retirai presque intact, et dont le titre était tel que je restai une minute immobile au-dessus comme sur un miroir: Robinson Crusoé

»Un mendiant ne comprend son infortune qu'en voyant un mendiant, un nègre un nègre, un mort qu'en voyant un mort. Jamais il ne m'était venu à l'idée jusqu'à ce jour, par égoïsme, de comparer mon sort à celui de Robinson. Je n'avais pas voulu admettre que sa solitude effroyable fût la mienne. La vue de cette seconde île ronde comme un ballon d'oxygène au-dessus de mon île m'avait maintenue dans l'espoir. Mais aujourd'hui je feuilletai le livre comme un manuel de médecine sur la maladie qu'on croit soudain la sienne… c'était bien la même… mêmes symptômes, mêmes mots… des oiseaux, des bêtes, un peu de terre entourée d'eau de tous côtés… La nuit tombait, j'allumai deux torches… Seule, seule à la lisière d'un archipel, une femme allait lire Robinson Crusoé.

»Jusqu'au matin je lus, jusqu'à l'heure où les plus grosses étoiles se rassemblent dans un coin du ciel près d'un céleste gagnant, et où mon ptemérops apprivoisé tourne autour de ma tête en cercles égaux comme autour d'une boîte à moudre, avec le grincement son cri… Mais moi qui cherchais dans ce livre des préceptes, des avis, des exemples, j'étais stupéfaite du peu de leçons que mon aîné homme me donnait. D'abord c'était un Allemand de Brême, nommé Kreuzer; j'en étais un peu déçue, comme un geôlier américain qui retrouve un nègre ou un Chinois là où il enferma un superbe Irlandais. Puis, peut-être à cause de cette mauvaise foi que me donnait son origine, je le trouvai geignard, incohérent. Ce puritain accablé de raison, avec la certitude qu'il était l'unique jouet de la Providence, ne se confiait pas à elle une seule minute. A chaque instant pendant dix-huit années, comme s'il était toujours sur son radeau, il attachait des ficelles, il sciait des pieux, il clouait des planches. Cet homme hardi frissonnait de peur sans arrêt, et n'osa qu'au bout de treize ans reconnaître toute son île. Ce marin qui voyait de son promontoire à l'œil nu les brumes d'un continent, alors que j'avais nagé au bout de quelques mois dans tout l'archipel, jamais n'eut l'idée de partir vers lui. Maladroit, creusant des bateaux au centre de l'île, marchant toujours sur l'équateur avec des ombrelles comme sur un fil de fer. Méticuleux, connaissant le nom de tous les plus inutiles objets d'Europe, et n'ayant de cesse qu'il n'eût appris tous les métiers. Il lui fallait une table pour manger, une chaise pour écrire, des brouettes, dix espèces de paniers (et il désespéra de ne pouvoir réussir la onzième), plus de filets à provisions que n'en veut une ménagère les jours de marché, trois genres de faucilles et faux, et un crible, et des roues à repasser, et une herse, et un mortier, et un tamis. Et des jarres, carrées, ovales et rondes, et des écuelles, et un miroir Brot, et toutes les casseroles. Encombrant déjà sa pauvre île, comme sa nation plus tard allait faire le monde, de pacotille et de fer-blanc. Le livre était plein de gravures, pas une seule qui me le montrât au repos: c'était Robinson bêchant, ou cousant, ou préparant onze fusils dans un mur à meurtrières, disposant un mannequin pour effrayer les oiseaux. Toujours agité, non comme s'il était séparé des humains, mais comme s'il était brouillé avec eux, et ne connaissant aucun des deux périls de la solitude, le suicide et la folie. Le seul homme peut-être, tant je le trouvais tatillon et superstitieux que je n'aurais pas aimé rencontrer dans une île. Ne brûlant jamais sa forteresse dans un élan vers Dieu, ne songeant jamais à une femme, sans divination, sans instinct. Si bien que c'était moi qui prenais la parole à chaque instant pour lui donner des conseils, pour lui dire: «Va donc à gauche, va donc à droite!» Pour lui dire: «Là, assieds-toi, pose ton fusil, ton ombrelle et ta canne. Tu es sur un promontoire, des perroquets t'entourent, écris donc quelques vers: pourquoi diable n'es-tu pas de Düsseldorf au lieu d'être de Brême! Ne travaille pas trois mois à te faire une table: accroupis-toi. Ne perds pas six mois à te faire un prie-Dieu: là, agenouille-toi. Ne trouve pas le moyen d'avoir ici des éboulements comme dans un pays de mineurs, des accidents d'électricité comme dans un siècle futur. Ton parapluie, ton ombrelle et ton en-cas, tant pis si tu n'arrives pas à perfectionner le ressort qui les tient fermés, laisse-les tout ouverts à la porte des forêts où tu ne peux pénétrer avec eux. Pense plutôt à moi, qui, pour te jouer un tour, aurais appuyé de la main, non du pied, sur le sable de ton île, et disparu. Que diable aurais-tu dit de cette main de femme! Cet arbre que tu veux couper pour planter ton orge, secoue-le, c'est un palmier, il te donnera le pain tout cuit; cet autre que tu arraches pour semer tes petits pois, cueille sur lui ces serpents jaunes appelés bananes, écosse-les. Je t'aime, malgré tout, toi qui parles du goût de chaque oiseau de l'île et jamais de son chant. Que dirais-tu d'un verre de bière?»

»Ainsi toute la nuit je lus, jusqu'à l'heure où Vendredi, tout noir, arriva avec le matin. La lune se couchait. Parfois (est-ce une perle qui prenait une peau au fond de la lagune?) toute la mer se bombait et devenait opale. La Grande Ourse était repliée devant moi comme un mètre pliant, ma pauvre île trop petite pour pareille mesure… Ce n'était pas un silence d'Océanie, mais celui d'une gare quand le dernier train est passé, et la mer sur les récifs faisait le train qui disparaît, et une noix de coco tombait avec le bruit d'un disque, et, mon pied pris soudain dans une liane, je n'osai remuer comme si j'allais déranger un aiguillage… Toute cette petite énergie de femme que l'on avait minutieusement construite dans mon crâne comme un navire dans une bouteille, au seul mot de Vendredi, se délabra. Vendredi s'engouffrait en moi jusqu'à mon cœur d'un chemin plus court que celui d'un plongeur de nacre. Tout ce que pensait Vendredi me semblait naturel, ce qu'il faisait, utile; pas un conseil à lui donner. Ce goût de la chair humaine qu'il conserva quelques mois encore, je le comprenais. Le moindre de ses pas en dehors du chemin battu de Robinson, je sentais qu'il eût mené à une source ou à un trésor; et tout ce que ce Kreuzer maniaque avait passé des années à accomplir devenait justifié par sa seule présence. Qu'il devait être doux en effet de montrer à Vendredi la belle haie de pierres, de lui apprendre à écosser les haricots dans la jarre numéro quatre; de lui révéler comment le parapluie se ferme, s'ouvre; comment l'on fait tourner le rôti par un système de six broches et de deux ficelles. Et Dieu, comment il se tourne et se détourne? Et la Trinité, comment elle est triple et unique? Apprendre l'immortalité à Vendredi, les yeux dans ses yeux, en la lui soufflant dans sa bouche même comme la vie à un noyé; jouir de son premier triomphe sur les animaux et les arbres mortels, le voir flatter de la main avec pitié le baobab, qui dans mille ans mourra. Et mes paravents de trente mètres, et mes bêtes apprivoisées, quel supplice, Simon, de ne pas être assurée qu'un jour je les montrerai à quelqu'un! A quelqu'un qui se hâte un peu. Car je sens, à trop de plumes qui tombent, à trop de poil qui pousse, qu'arrive l'année où mes perroquets auront cent ans, mes gazelles douze ans et commenceront à mourir.

»Voilà, Simon, car je tiens à finir ma lettre par un concetto, on nous l'ordonnait à la pension, comment mon jour le plus triste dans l'île fut celui où j'y fus rejointe par Robinson.

»Adieu. Écrivez-moi ce qui se passe en Europe.»