*
* *
Je ne me réveillai que le lendemain, quand le soleil déjà déclinait. Ce fut la seule journée dont je n'ai vu que la moitié dans l'île et que je puisse soustraire à l'addition des autres. J'étais hébétée de sommeil. Je me laissais parler tout haut, à mon habitude, sachant que ma parole la plus machinale me renseignait sur moi-même.
—Suzanne,—dit-elle,—tu es seule…
Et en effet, on avait remonté ma solitude comme une horloge. Je me levai. Il ne restait plus de ceux qui avaient troublé l'île que quelques traînées légères comme d'avions qui atterrissent. J'errais sur la grève, je me mis encore au service de cette guerre qui comptait sur moi pour toucher l'extrême pointe de ses rayons et la libérer de cet homme mort dont chacun se coiffait. Pas une vague ce jour-là qui n'ait pris sous mon regard la forme d'un corps… Mais pourquoi après tout être plus triste qu'avant-hier? J'avais des gourdes pleines de rhum, j'avais des stylos, de l'encre; je pouvais m'enivrer, je pouvais écrire une lettre; j'avais tout ce qui retient au monde sept marins allemands et leur rend la vie préférable à la mort; j'avais une de ces pièces de dix pfennigs avec lesquelles on peut faire le tour de Heidelberg dans un tramway rouge ou de Munich dans un tramway bleu; un de ces demi-mark qui suffisent, au musée de Berlin, pour que le gardien chef fasse tourner pour vous sur son socle à roulettes l'Ève de Rodin, alors que les plus pauvres ne peuvent voir Ève que de face, ou doivent tourner autour d'elle; j'avais un de ces louis d'or avec lesquels on va de Coblentz à Bingen sur un vieux navire où est tracée en silhouette Bettina Brentano, à la place du pont où elle dormit pour aller voir Gœthe. J'avais douze cartes postales avec les vues de Singapour, et le portrait de cette pieuvre, la même, à laquelle Toulet jetait des langoustes… J'avais cinq harmonicas, deux flûtes; je les essayai… J'avais le sifflet auquel devait répondre le caniche… J'avais le briquet de celui qui ressemblait à un Français et que j'avais enterré l'avant-dernier; le mouchoir en cachemire du midship, que j'avais enterré le dernier, pour que ses parents soient tranquilles, pour qu'il ait quitté le dernier son dernier bord; le couteau à cran de l'Irlandais que j'avais retiré par les pieds de sa vague, le plus lourd, qui tout le jour avait semblé, à deux pas du rivage, un phoque assommé au moment où il regagne la mer. J'avais appris tout ce qu'une femme, en répulsion, en pitié, peut apprendre des hommes; j'avais tout ce que vingt hommes peuvent jeter de gages, dans un jeu, sur un tablier de jeune fille, anneaux gravés à Rotterdam, lunettes, et en trousseaux de clefs de quoi ouvrir, d'abord vingt coffrets et cantines au fond de la mer, puis vingt armoires dans Wiesbaden ou Cardiff, plus une grande clef comme une clef de cave. J'avais le portrait de Sophie Silz en décolleté devant cette fausse mer en toile que les photographes installent pour les amies des marins; celui de Bertha Krappenau, en travesti, en faux tyrolien, mais auprès d'un vrai lac, sur une vraie barrière; j'avais le Petit Éclaireur.
Je n'avais pas rallumé mon feu. Je n'avais pas hissé mon pavillon. Aujourd'hui j'avais peur des hommes. D'instinct je me protégeais contre ces cent millions d'ennemis dont j'apprenais l'existence. Cette île qui avait gagné, par ma présence, je ne sais quelle vie et quel aspect français, en une minute je l'eus sans presque y songer maquillée, et rien n'y eût exaspéré le capitaine d'un corsaire allemand. Tous ces perroquets qui parlaient français je les attirai au centre de l'île par des graines de tournesol et le rivage en fut libéré… Je ne pouvais lire le Petit Éclaireur que ligne par ligne, et avec des repos, car la lecture était un supplice pour mes yeux. Tout ce que j'avais pensé jusqu'ici du bien, du mal, tout mon raisonnement, tous mes goûts et dégoûts je les contenais, résolue à donner raison à mon pays. Si mon pays avait attaqué l'Allemagne, surpris sa frontière, violé la Belgique, ce tout petit nerf de mon âme, infime, qui admet qu'on viole la Belgique, je lui permettais soudain de croître. Si les Français avaient pillé, avaient violé, ce déclic dans mon cerveau,—un peu rouillé,—qui approuve le pillage et le viol du Palatinat, je le déclenchais. Si les Français avaient fui, je laissais ce démon de la déroute, cet amour épouvantable des chariots de blessés versant dans la boue, des chiens tués d'un coup de baïonnette par un caporal énervé, ce goût des révoltes contre l'officier qui barre le chemin, je le laissais, ce démon si faible dans un cœur de jeune fille, s'épanouir en moi. Si les Anglais, leur flotte coulée, barraient la mer par des filets et des sous-marins, ce pli du cœur qui permet les naufrages cruels, je l'admettais; tous ces ferments mauvais, encore minuscules, ils s'opposaient déjà en moi à ces grandes formes pures et tristes, toujours de grandeur nature dans les âmes de jeunes filles, qui sont la conquête de l'Alsace avec des clairons, la bonté des zouaves pour les prisonniers, l'anarchiste et le royaliste se portant l'un l'autre à l'hôpital, formes soudain immobiles et exsangues, presque ridicules, et qui attendaient un mot de moi pour reprendre leur vie.
Mais déjà j'avais lu les gros titres, puis les moyens. Déjà je savais que le fils de Kipling était tué, tué aussi le neveu du premier douanier de Shanghaï, M. Boilard, et en plus de ces deux-là tués depuis longtemps, les deux seuls dont je connusse les noms, une statistique me disait qu'il y avait huit millions de morts en Europe. J'avais toute la tristesse, tout le remords surtout, que donne une telle nouvelle… J'y étais cependant pour si peu! Par quoi avais-je ma part de cause dans tant d'horreur! Pourquoi me sentais-je un peu coupable? Quels étaient ceux de mes gestes autrefois, celle de mes paroles qui avaient apporté un poids, si léger fût-il, à la guerre? Par quoi avais-je, moi jadis à Bellac, manqué de prudence et appuyé sur le plateau? Tous les arbres de Picardie coupés, disait un titre. Plus de chevaux en France, disait un autre. Par quoi avais-je amené un arbre, un cheval de France à la mort? Oui, j'avais deux fois négligé, les deux fois où j'avais eu affaire à l'Allemagne même, de l'amadouer, de l'attirer. J'avais dit du mal de Werther, je l'avais trouvé, à mon brevet, plus menteur que sensuel, plus bourgeois qu'élevé; et, une autre fois, j'avais indiqué à un Allemand sur sa Mercédès la route de Limoges quand il demandait la route de Poitiers. Il avait vu Saint-Martial au lieu de Sainte-Radegonde. Voilà ma petite part dans cette guerre: J'avais irrité contre nous l'ombre de Werther et un capitaine de réserve…
Je lisais. Je lisais des pages obscures. Je voyais la France guidée par des noms inconnus, Joffre, Pétain; je voyais qu'il y avait eu chaque jour un communiqué et que le 911e seulement m'arrivait. J'apprenais que ce gros bateau, le seul sur lequel jadis j'avais compté, le Lusitania, était coulé; je découvrais qu'on tue en avion, qu'on lance des gaz. J'eus une description en quatre colonnes de l'expulsion de M. Dahlen de l'école allemande de Shanghaï, tous les détails sur la fidélité du Siam aux Alliés, sur le dévouement de la Cochinchine, le nom de tous les donateurs de la fête de charité de Hanoï, celui de tous les passagers et indigènes de Macao coulés sur le Tokyohara. J'appris que le grand-amiral vivait à terre, le général en chef dans une péniche. J'aurais tout compris de la guerre sans une phrase insoluble qui dans chaque article contenait le nom de la même rivière, sans qu'on pût en saisir le rapport avec le sujet.—Les Allemands sont chez nous, disait le premier journaliste, mais que disent-ils de la Marne?—Peu de raisin en France cette année, disait le second, la Marne suffit aux Français. A la page littéraire, on se consolait des méfaits des cubistes avec le même contrepoison:—Nous avons visité les Indépendants, disait M. Clapier, le critique, heureusement qu'il y a la Marne… J'étais même un peu effrayée de voir mon pays défendu contre les Allemands et les mauvais arts par ce mot unique comme par un talisman. Que le mot la Marne devienne vide, périmé, et la France et l'Académie étaient sans armes! Mot qui semblait valable aussi pour les autres pays, seule monnaie française égale à son change:—Le Brésil est dépossédé du caoutchouc, disait la page financière; il se console avec la Marne; et pas un journaliste qui se trompât et dit:—La Grèce est infidèle mais il y a la Saône.—Les architectes français sont nuls, mais il y a la Vire… Sous toutes les lignes du Petit Éclaireur le seul nom de Marne coulait comme un ruisseau sous les planches à jour d'un pont. Si bien que machinalement je dis tout haut, essayant sur moi ce baume.—Elle est seule dans son île, mais il y a la Marne…, et soudain, en effet, la Marne me promit mon retour, tant je revis nettement à Charenton, sur son embouchure même, ce pêcheur à la ligne plein de ravissement,—je l'avais félicité, et il m'avait tendu sa main gauche,—secouer avec la droite, de son poisson, pour ne pas mouiller trop sa poche, tout ce qu'il pouvait de cette eau sacrée.
Un moineau, apprivoisé sans doute sur un des navires coulés,—les moineaux sont bien laids et vulgaires, mais il y a la Marne—était venu se poser sur mon épaule et ne me quitta plus.
CHAPITRE NEUVIÈME
«Mon cher Simon,