La nuit tombait, les oiseaux les plus acharnés, gagnés par le sommeil, s'envolaient de notre groupe, allaient mettre sous leur aile le bec qui avait becqueté un humain, et bientôt je fus seule avec lui. Je ne pouvais me résoudre à le tirer jusqu'à l'une de ces baignoires de corail que je lui désignais comme tombe. La lune se levait et le repassait et l'argentait comme un objet de toile. C'était le premier homme, après mon grand-père, que j'eusse jamais veillé de ma vie; je n'avais pour cet inconnu de Leeds, à chaque instant, qu'un geste filial. Comme pour mon grand-père, je ne pouvais supporter d'être à son côté, je ne me sentais utile et sûre que debout à ses pieds, sur l'axe même de cette vie, formant au-dessus de la Mort, jadis avec ce mourant, ce soir avec ce noyé, à peu près le même groupe que l'homme et sa brouette au-dessus du Niagara. Je n'osais me pencher que vers lui, à cause du vertige. Chaque flot un peu bruyant, chaque liane glissant, chaque chute de noix me faisait frissonner comme s'il était lié par des fils invisibles aux fruits, aux branches, aux oiseaux,—anglais, à chaque vague,—et que tout bruit était preuve en lui d'un secret mouvement. Je le contemplais, j'avais maintenant la science à peu près complète de son corps, je n'y découvrais que deux petites traces, imperceptibles, de son naufrage et de la mort, un œil fermé d'un bourrelet plus fort que l'autre, celui sans doute qui avait touché l'eau le premier, et une égratignure près de l'épaule. Blessures fraîches que je soignai comme celles d'un vivant!
Quand j'eus tout appris de lui, quand je l'eus épuisé comme un journal, quand j'eus tourné autour de lui, de près ou à distance, comme jamais Anglaise ne le fit autour d'une statue dans un musée, quand toute mon île eut été rebâtie, comme une ville européenne, et ma pensée aussi, à l'échelle d'un homme, je jetai sur lui des brassées de fleurs qui ne s'ouvrent que le soir, son dernier vêtement, plus vibrant et ajusté que le vêtement d'oiseaux, et bientôt bruyant car toutes les grosses abeilles de nuit y vinrent bourdonner. Parfois je m'endormais une minute; de là-haut un aéroplane aurait cru voir dans cette île un couple dormant; je m'amusais à ce jeu; pour ce spectateur invisible, je m'étendais près du corps, je m'asseyais à sa hauteur, je m'endormais au-dessus de ce bras étendu. Je m'éveillais; je reprenais dans ma pensée, en sursaut, possession de ce mort, aussi ardemment qu'on reprend, en France, la nuit, la main d'une grande sœur. J'attendais le jour. Je voulais, puisqu'il n'était plus possible de le sauver des ténèbres, le sauver de cette dernière nuit. Soudain le soleil arriva; les petits oiseaux, maintenant moins curieux, s'occupaient de leur repas, et il n'y avait plus, dessinant le corps à une envergure immense, que quelques vautours perdus dans le ciel et que je n'avais jamais vus jusqu'à ce jour. Je sentais aussi des requins en route d'un fond lointain, nageant vers nous à la vitesse de la lumière. Je sentais des mouches appelées d'un autre archipel voler en droite ligne et qui bientôt arriveraient. Je sentais en rumeur toute cette agence du Pacifique qui veille aux enterrements d'une classe aussi haute. Je sentais partis, à vingt mille lieues à l'heure, les rayons qui allaient me le montrer plus livide, plus décharné, vert et indigne. Je me décidai donc, je le traînai jusqu'à la baignoire rouge, passant des rondins au-dessous de son corps pour qu'il roulât, et il laissa sur la grève, mais à contresens, l'empreinte d'un petit canot qu'on lance. Sous le poids de cet homme, jamais la trace de mes pas n'avait été aussi distincte et j'eus la même angoisse, à voir mes empreintes profondes, en me retournant, qu'à voir celles d'un inconnu.
J'avais faim. J'avais faim d'une faim nouvelle. Après le premier travail que j'eusse accompli dans l'île, à cause peut-être du seul contact avec cet Anglais carnivore, j'avais envie de plus que d'oranges et de bananes. J'étais désespérée mais j'avais soudain appétit, récompense au labeur, réconfort des enterrements, de pickles, de rosbeef, de poulet cocotte… Mes oiseaux tournaient autour de moi sans se douter du changement… Je voulus aller pêcher et griller des truites sur du charbon de bois. Soudain, comme je lançais à la mer un fruit rond qui m'avait heurtée, comme j'essayais en vain de chasser une abeille, comme je pensais avec tristesse que j'étais là, répétant les gestes, les mêmes, de Nausicaa, de Sakountala et qu'une ombre de mort seule m'épiait, comme je devinais à vif en moi plus de tendresse, de dévouement qu'il n'en a jamais fallu pour devenir héroïne, et en plus l'art de nager, de grimper, l'art d'atteindre avec une pierre n'importe quelle noix de coco, et tout cela stérile, alors,—comme si regarder fixement la mort vous la fait voir ensuite cent fois,—soudain (j'eus la terreur d'un philosophe qui sentirait sa pensée non se poursuivre par chaînons et écluses mais se reproduire en grouillant comme une culture), je vis des cadavres aborder de partout. Ils abordaient là où eussent abordé des hommes vivants; ils étaient une vingtaine épars à cet assaut; de toutes les petites criques par où je sortais de mon bain, sortait en ce moment un homme. D'autres pris dans le courant passaient au large, chacun avec sa nage propre, champion dans la mort de l'overarm, des épaules hors de l'eau et des bras dressés, là une tête, là une main, là-bas un pied, et en rasant la mer à niveau on eût eu de quoi me refaire le corps entier de Johnny. Mais la plupart collés au rivage s'usaient, inlassables, à la pierre ponce ou à la nacre, avec ces saccades enfantines que nous donnent à nous les poussées de la mer.
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Comme les hommes sont dissemblables,—si légers, si pesants, si fins, si grossiers, si vulgaires et si dignes jusque dans la mort, que je devinai dans ces cadavres les reconnaissants et les ingrats! Après chaque sauvetage, je me reposais, mais déjà presque modelée par une demi-heure de contact ou d'étreinte à certaine forme d'homme, désorientée quelques minutes devant le corps suivant, corps habillé alors que l'autre était nu, souple quand l'autre était raide, forçant mes bras et ma piété à épouser vingt formes différentes. Parfois la lune éclairait le noyé, je m'habituais à son visage; parfois je repêchais un corps dans l'ombre, et plus tard, sur le rivage, je ne le reconnaissais pas, il me semblait venu sans moi. Parfois une vague inattendue poussait le corps, j'avais l'impression qu'il s'aidait… Le soleil revint. A chaque corps retiré de la mer, elle avait changé de couleur,… pourpre à l'avant-dernier, rouge au dernier, et soudain vide de mort, toute bleue. Premier jour cependant où, depuis des années, je ne me baignai pas…
Je les comptai; j'en trouvai d'abord dix-sept, puis seize; puis le disparu revint. Les uns avaient la tête, les autres les pieds tournés vers la mer. De la tête s'envolait toujours quelque oiseau, plus curieux que sont les oiseaux des visages que des corps. L'un avait un grelot dans sa poche, et sonnait. Deux avaient des alliances: j'eus désormais deux alliances au même doigt. Le plus jeune, imberbe, avait un veston noir avec des boutons d'or comme les collégiens chez nous; rien n'y manquait, ni la cravate, ni la montre, comme aux collégiens un jour de grande rentrée; c'était des vêtements faits sur mesure, de ceux que la mer n'arrive pas à enlever au corps, la ceinture était fixée au drap par des boutons-agrafes, et le midship retenait de la main sa casquette, seul objet qu'il eût pu perdre dans le désastre. Toute la douce peur de perdre sa casquette, mélangée à la confiance en son col, en ses brodequins, illuminait et sanctifiait ce visage. Mais à mesure que le soleil chauffait, cette troupe que je croyais d'abord uniforme, je la vis se diviser en deux. L'alliance que tous les noyés ont contre la nuit était rompue. Il y avait deux sortes de tricots, deux sortes de bérets; c'est qu'il y avait eu deux navires; il y avait deux sortes de têtes, de mains, même dans la mort deux attitudes; il y avait deux coupes de cheveux: c'est qu'il y avait deux races… Alors je vis la guerre.
D'abord la compagnie de sept géants à chair blanche, jeunes tous et de taille égale comme un peuple mythique, les plus défigurés et les plus gonflés, comme s'ils n'avaient pas, eux, l'habitude de cette mort dans l'Océan, le visage si gras et leurs petites moustaches blondes si pommadées que l'eau restait sur eux en gouttelettes et n'avait pas désuni un poil, l'un avec un maintient-moustache, tous avec des instruments dans leur poche dont on n'a rien à faire au fond des eaux, des harmonicas, de petites flûtes, tous avec leur nom gravé à l'encre indélébile sur leurs tricots, mais sans tatouages et anonymes dès qu'ils étaient nus, les ongles faits au polissoir, chacun rapportant sur son visage non pas, comme d'habitude les morts, une ressemblance avec quelque inconnu entrevu dans un orchestre ou une diligence, mais la ressemblance exacte avec le camarade d'à côté; et dix corps en basane et en muscles, avec des cous d'otarie, avec des fils de laiton pour cheveux, de la corne pour ongles, de l'or pour dents, tous divers, ressemblant tous (avais-je donc oublié à quoi ressemblent les hommes?) à des chiens, à des chevaux, à des dogues, l'un à un chat, le midship à une femme, avec des poches toujours vides si ce n'est de tabac et de pipes, mais dont presque tous les corps portaient le nom et les aventures, l'un avec la même Molly de Dakar, l'autre avec toute la bataille de Hastings, un troisième sa vie décrite depuis le cou en cinq ou six lignes, naissance, engagement, naufrage du Sunbeam, naufrage du Lady-Grey, et il restait pour inscrire sa mort toute une place réservée jalousement, sans doute pour des noms de femmes, tout le sternum; un dernier enfin (rien que cela me poussa à prendre parti entre les deux races) avec sur le bras: Souvenir de Boulogne et un pavillon français. C'était sept matelots allemands contre dix de la Grande-Bretagne; c'était, je pouvais grâce à leurs noms nommer ces tournois, Meyer contre Blakely, Waldkröte contre Parrott. C'était ces bouches ouvertes, ces yeux chavirés, ces terriens qui voguaient sur la mer grâce à quelque truc, sans que leur densité y fût pour rien, les doigts si gros et écartés qu'il fallait bien constater qu'ils n'avaient pas de palmes, contre dix corps aux dents serrées, aux yeux fermés, si amaigris que la mer, au lieu de les gonfler comme les autres d'elle-même, semblait les avoir sucés et de chaque Anglais repris un héritage. Voilà ce que l'on faisait sans moi là-bas! C'était l'Angleterre contre l'Allemagne… Je m'étonnai soudain de n'avoir pas été prévenue par un bruit plus formidable… Je prêtai l'oreille…
La mer était à nouveau bleu de roi, colorée par ce dernier mort que personne ne pourra jamais retirer. Le vent allongeait vers moi un flot qui maintenant me semblait vide, un flot sans humain, cependant insistant. Tous ces signes par lesquels les chiens veulent annoncer que leur maître mort ou mourant est là, à côté, s'avançant d'un pas vers un inconnu, lui léchant les pieds, repartant d'un pas en arrière, se détournant vers une direction inutile, l'Océan me les faisait. Les fleurs de nuit sur Smith s'étaient flétries. Les oiseaux picoraient sur la plage les jeunes vers, et de chaque noix de coco qui tombait, dès qu'elle touchait terre, comme d'un obus partaient des flammes fulgurantes qui étaient les paradisiers. Le soleil, selon la pente des cadavres, atteignait déjà quelques visages, et me les désignait. Il fallait me hâter, déjà ces bêtes que je n'avais jamais vues dans l'île, arrivant du dernier cadavre d'oiseau à leur premier cadavre d'homme par un chemin souterrain, cloportes, nécrophores, surgissaient près de chacun, et près de chacun aussi, pour retarder ce dernier départ, les oiseaux qui croquaient les insectes… Je ne pouvais à temps creuser autant de tombes. Je décidai de jeter tous les corps dans la plus grande fosse de corail, et je commençai par les Allemands plus proches d'elle. Ce fut d'eux que je m'enrichis, ils étaient chargés de bagues, de bracelets, de chaînes d'or; leurs ceintures, leurs portefeuilles, leurs poches étaient d'un caoutchouc que l'eau n'avait pu entamer, et tous par loi d'empire étaient devenus imperméables à la mer, par cette loi qui leur impose au contraire un visage et un cœur perméables, sensible au vin et aux châteaux, quand ils pénètrent dans la France, avides de ses saisons. Déjà je sentais en effet la France menacée elle aussi de la guerre; dans chaque corps, je cherchais un signe qui m'indiquât laquelle des deux équipes était morte pour moi; j'espérais le deviner en me relevant soudain, en les embrassant d'un regard… Rien encore. Pas un signe. Et je me baissais pour ma récolte de plaques d'écaille, de pierres précieuses, d'algues et d'insectes conservés dans des herbiers, de tout ce que ce râteau à sept dents avait raclé du Pacifique. Ce n'est que dans le portefeuille du dernier Allemand que je trouvai le Petit Éclaireur de Shanghaï, et un titre en lettres immenses m'apprit qu'en Champagne,—c'est la première de nos victoires que je connus, cela m'aida à supporter la nouvelle,—une de nos patrouilles avait ramené un prisonnier…
J'étais seule avec mes alliés…
Parfois, lasse de tirer sur un corps trop lourd, comme on délaisse un lacet qui s'est noué pour défaire d'abord l'autre soulier, je le délaissais pour un plus souple…