Cher Simon,

Hélas! oui, il m'arrive de dire tout haut, quand un nuage blanc s'élève soudain:—Le train part! et de crier parfois, quand j'ai faim:—A table!

C'est pour m'éviter ces visites douloureuses de mots français que j'ai pris l'habitude de me faire des mots et que j'ai maintenant une langue à moi seule. Aux arbres et aux oiseaux j'ai retiré même ces surnoms européens déformés dont je les avais affublés au hasard, comme de gibus et de corsets un roi peul. Plus de prunicotiers, d'adonisiers, de kerikerisiers. J'ai bien deux cents mots qui jamais ne me portent hors de l'île où ils sont nés, même ceux qui signifient Nostalgie ou Attente. Langage fluide, car toujours paresseuse, je me suis épargné jusqu'à la peine d'y loger des x et des nasales. Pas de ces h aspirés non plus que j'ai toujours détestés et qui collent le mot sur votre visage comme un masque pour opération. Langage sans suffixes, ni préfixes, ni racines, où les êtres qui se ressemblent le plus ont les noms les plus différents. Noms sifflants toujours suivis d'une belle épithète qui les nourrit comme un tender. Noms roulants dont je forge beaucoup devant l'écho, les criant et les modifiant jusqu'à ce qu'il me revienne du rocher un nom sans alliage… Glaïa, le sentiment que l'on éprouve quand toutes les feuilles rouges du manguier sont retournées par le vent et deviennent blanches; Kirara, le mouvement de l'âme quand les mille chauves-souris, pendues à un arbre mort comme des figues, se détachent une à une; Hiroza, quand elles partent toutes ensemble et prennent un oiseau dans leur groupe. Ibili, la rencontre d'une liane qui s'est glissée jusqu'à la grève et qu'on pourrait lier à un câble. Koiva, pour tous les gestes faits par un bras humain; et des noms identiques pour les désirs les plus différents: Youli pour la faim à la fois et le sommeil, Azié pour cette caresse sur moi, incessante, des ailes d'oiseaux, et pour l'amour. Moi, je suis Veloa, la reine, et il ne faut pas me confondre avec Velloa, le manque de cassis et d'eau de coings. Puis, cela me fait moins seule, les mots les plus féminins de l'ancien monde, je les mets au masculin; la mer, la terre, la nuit sont devenus des êtres d'un autre sexe que le mien; la lune est Sikolè, mot quatre jours femelle et trois jours mâle; imaginez aussi que la mangue, la cerise, la poire changent de genre pendant que vous les approchez de vos lèvres. J'ai comparé mon vocabulaire l'autre jour avec le dictionnaire des îles voisines, trouvé dans la grotte. Sur un objet, un seul, mais sur le plus précieux du Pacifique, sur le mot soleil, je me suis rencontrée avec leur vraie langue. J'en suis toute fière. Car heureux qui devine le mot esquimau qui veut dire Glace, le mot anglais qui veut dire Marmelade, le mot français qui veut dire Honneur…

Ma lutte contre la solitude? Parfois je la combats en nageant jusqu'à l'île des dieux, en serrant leurs minuscules mains, en caressant leurs immenses lèvres, en me tenant immobile aux places où l'un d'eux manque, en tenant l'intérim d'un dieu. Parfois, en plantant l'île de mannequins qui ne font jamais peur aux oiseaux d'ailleurs, leurs oripeaux étant de plumes. Parfois en me servant de mon ombre; tous les gestes d'amies qu'elle peut figurer, toutes les poses d'illustres statues, tous les profils, seul pauvre cinéma qui me donne un spectacle d'Europe, je les essaye sur le sable par le soleil ou sur la nacre par la lune, une écorce de banane sur le nez pour avoir l'ombre de la Montespan. Je m'amuse aussi à être successivement deux femmes. Aujourd'hui une personne qui prend à rebours les forêts, trouble les sources, casse des œufs; demain, une autre qui suit les vallées, habite les clairières, n'apporte les cinq sens de l'île réunis sur son étroit visage qu'aux points chéris par le soleil. Chacune a son nom.

La première est toujours nue, la seconde harnachée d'orchidées. Mais je ne les suis, hélas! que tour à tour. Comme ces héroïnes qui jouent à elles seules, au cinéma, le rôle de deux jumelles, ce n'est que par artifice qu'elles peuvent se rencontrer et se toucher juste du doigt, à minuit, pour la relève. L'une est capable de tous les exploits, l'autre de toutes les bassesses. L'une est idolâtre, crédule; l'autre raisonne. L'une a tendance à engraisser, l'autre à maigrir. L'une marche sur la pointe des pieds, l'autre sur le talon, et elles ne laissent pas les mêmes traces dans l'île. L'une innocente, l'autre perverse, et leurs bouches ne laissent pas la même empreinte dans les fruits. L'une qui caresse les animaux au front, l'autre qui les flatte. En somme, en les perfectionnant, j'arrive simplement à séparer, comme Dominique autrefois, et il faut au moins une bonne piqûre de guêpe ou de cactus pour les ressouder un moment, mon corps et mon âme. Je vis ainsi à cloche-pied.

Mon âme est quelque chose de bien exigu, bien bourgeois, et jamais je n'y aperçois même l'ombre d'un inconnu. J'ai eu beau tirer sur ces petits bouts de cruauté, de colère qui autrefois me donnaient l'illusion que je pouvais être au besoin impitoyable et sanguinaire. J'ai essayé d'étrangler l'oiseau tango, pour connaître les limites de l'impassibilité; il s'est remis, et est mort quelques semaines après pour prouver qu'il ne mourait que de désillusion. Mon âme est bonne fille. Mais autour de mon corps, étendu et poudré, sur un mancenillier, comme un appât, immobile, je sens parfois errer les esprits polynésiens. Je le farde, pour qu'il m'offre dans l'eau un visage méconnaissable. Je le cache, je l'ensevelis sous des feuilles, je le colle à un arbre par des lianes de sa couleur, je connais toutes les places de l'île où il se loge secrètement. Quel explorateur d'Europe me découvrirait dans ces heures-là, où je suis la femme la mieux cachée du globe! Souvent aussi je dors sur cette mousse qui teint en rouge. Je me relève avec une moitié de moi colorée pour la semaine, séparée en deux par une ligne capricieuse, riche en belles queues d'aronde que j'accentue à la couleur. J'ai deux mains dissemblables, des jambes inégales, chacune traite l'autre en étrangère, et si je prie, et si je croise mes genoux, demi-personne, je vis du moins avec une demi-personne moins connue.

A quoi je m'occupe encore, Simon? J'attends.

C'est mon seul travail, un travail véritable, que je ne peux négliger une matinée ou un après-midi sans ressentir le remords que donne chez nous la paresse: j'attends. C'est mon métier. Étendue ou assise devant la mer, j'attends. Je ne suis plus qu'un œil, j'en arrive à ne pas sourciller pour ne pas perdre le millième d'une chance. Tout mon ciel, tout mon océan est tendu comme une toile d'araignée, je suis prête à bondir sur la barque qui s'y prendra. Parfois, tout au plus, deux oiseaux qui avaient volé de conserve s'écartant soudain l'un de l'autre, je sens mon regard se découdre et je dois fermer les yeux une seconde. Ou les secouer parfois, pour attiser deux iris engraissés tout à coup par deux vagues jumelles. Sans aucune pensée, comme les jeunes filles sur les terrasses attendent un de ces sentiments français auxquels un peu de complaisance du soir donnerait forme humaine, j'attends un homme. J'attends non pas un de ces bateaux transatlantiques qui portent des hommes à destins médiocres, aucune ligne n'effleurant ces passages, mais les deux esquifs qui ont le plus de différence et qui portent les êtres les plus lointains, une pirogue d'abord, ou au contraire un yacht. Je suis au carrefour du bonheur le plus raffiné ou de l'âge de fer. Au lieu du faible écart que fait l'aiguille pour les jeunes filles en France entre un officier et un fonctionnaire, elle marque ici l'écart complet: un milliardaire ou un sauvage. Ce n'est plus entre un roux et un brun, entre un petit à ceinture de gymnastique qui préfère le bordeaux et un grand à cache-col marqueté qui préfère le bourgogne que je me sens balancée, mais entre deux races séparées de vingt mille ans, entre la jeunesse et la vieillesse du monde, entre un lit d'herbes au troisième étage à droite d'un arbre géant, avec la panthère apprivoisée sur le palier, les crânes vides en sonnettes à la troisième branche à droite, et tout le lin et la soie de New-York;—à moins encore que l'homme n'arrive de cette île de forçats qu'on m'a dit voisine, un évadé avec des œufs durs dans des journaux… A la vie avec un sauvage, préférerais-je la mort? Un sauvage que je ne tutoyerais jamais, auquel enfin j'accorderais, aux yeux de ses frères, cette demi-divinité que je refuse aux démons de l'île, qui croirait vraiment que je le rends immortel, et que le jour de sa mort (ce serait le plus dur), je feindrais de ne plus aimer et de punir?… Et cet Anglais poli qui m'eût dit, en me tendant à moi, toute nue, sa main pour notre premier shake-hand: «Excusez mes gants?» Et ce pasteur américain qui vite me photographierait avec le drapeau de son université pour robe? Et cet Allemand plein d'amour, qui m'eût installée à une table pliante avec de la bière de Pilsen, me condamnant à un baiser chaque fois que j'oublierais de refermer le chapeau en étain du verre?

Les jours où je sens trop que le départ n'est pas pris vers moi entre les messieurs du monde, j'attends le vent…

Cette île, comme dans une auto l'on reconnaît simplement à un petit tube rouge devant ou à un petit tube bleu à gauche si elle a son huile ou son essence, je sais maintenant à quels objets minuscules on voit qu'elle a son plein de soleil ou de vent. Je sais l'aboutissant des rouages du Pacifique. Cette paillette d'argent dans un trou du coin gauche du rocher Rimbaud, si elle miroite, c'est que la lune est à sa maturité. Cette tranche d'arbre abattu soudain couleur sang de bœuf, c'est la pluie pour le surlendemain. Ces abeilles sortant de l'arbre par le sommet, c'est un tremblement de terre pour le début du jour suivant. Ce nénuphar remuant trois fois, c'est un phénomène plus rare, annuel à peu près, le passage dans l'île de l'ornithorynque. Ainsi je n'ai qu'à surveiller certaines ombres, certains miroitements comme des compteurs de taxi, et pour savoir si le vent, ou la mousson, ou la tempête sont vers moi en route, il me suffit de jeter les yeux sur une feuille de palmier, qu'un ignorant n'eût pas distinguée des autres, mais qui est mon manomètre et qui tremblote toute seule, une heure avant le moindre souffle. Je la consulte sans relâche, déçue quand elle reste trop de jours immobile… Soudain elle frissonne… De la mer où je me baigne je me hisse alors sur la plate-forme du promontoire; ce que je faisais petite fille avec mon doigt mouillé pour savoir d'où venait le vent, j'y emploie là-haut mon corps entier. Il arrive par rafales, attaquant selon l'époque mon côté caressant ou mon côté implacable, déposant brutalement sur moi la première, sur moi stérile, les plus avides de ces parfums et de ces graines invisibles qui eussent fructifié si j'avais été terreau et non pas chair: vent protestant, collant sur moi soudain une feuille entière, de forme inconnue; il arrive tendrement, me léchant par ondes, d'en haut parfois, comme par une fenêtre d'atelier ouverte, d'en bas, comme d'une bouche de chaleur dans un musée. Puis, l'oiseau qui annonce la fin du vent pousse son cri, cri presque imperceptible au milieu des ramages, la vague qui annonce la houle pour minuit et quart me couvre d'écume; le héron qui s'envole trente-cinq minutes avant la fin du jour s'élève; plus un souffle; l'obscurité complète qui annonce la nuit m'enveloppe, et je désespère sur mon île en panne…