On s'occupe, seule dans une île!…

CHAPITRE DIXIÈME

J'avais été réveillée brusquement, mais par quoi? Par un rêve? ou plutôt, pendant la dernière seconde de mon sommeil, le canon n'avait-il pas tonné, un projecteur ne m'avait-il pas illuminée? Je scrutais à la fois, pour découvrir la cause de ce sursaut, mon esprit, mon corps et l'horizon. Je tâtonnais dans l'île obscure, appuyant sur les plus sensibles de mes oiseaux, cognant aux arbres creux, appelant l'écho, comme dans un salon où l'on cherche le bouton électrique. J'obtins seulement que le soleil se levât. Du fond de ma grotte enfin, comme celui qui a perdu sa bague, qui s'est replacé, après avoir retourné la maison entière, sur la dernière chaise où il l'avait encore, raisonne, se lève, et va droit au bon tiroir, je m'élançai, je grimpai au cocotier le plus proche, je cherchai la fumée du geyser de l'autre île… J'avais trouvé… deux fumées montaient.

Ce n'était pas un mirage. Il y avait deux fumées, et pas quatre îles, et pas deux lignes de brisants. Sur cette aube encore fraîche, je voyais s'imprimer l'haleine des hommes… Les hommes vivaient encore… Si j'avais eu de meilleurs yeux, peut-être aurais-je pu apercevoir une troisième fumée, toute petite, celle d'une cigarette ou d'une pipe!… Au faîte de mon cocotier, je fus soudain inerte, comme si c'était là que je me maintenais depuis cinq ans; quelques minutes encore, et je n'aurais plus supporté la solitude; que la fumée eût paru à huit heures, et non à sept, et il eût été trop tard, j'avais lâché tout. Si bien que je le lâchai vraiment, et tombai, le plus mûr de ses fruits… J'étais au bord de la mer, je me jetai dans le Kouro-Shivo comme dans un taxi.

J'étais trop légère ce jour-là pour l'eau salée. J'en sortais parfois tout entière. Je me retenais et me faisais lourde, par peur qu'on ne m'aperçût de l'autre rivage. Le livre du naufragé m'avait révélé les coutumes des archipels voisins et de leurs races, et il y avait de quoi me rendre méfiante. Si c'était le vent d'Ouest qui avait soufflé la nuit, l'arrivant venait de Haühaü, où l'on divinise les blanches. Mais s'il avait soufflé de l'Est, c'était de l'île Meyer, où on les mange farcies, et, du Nord, de Samua Bay où les Papous coupent les têtes. Je tins mon bras tout droit hors de l'eau pour voir d'où était venu ce vent qui allait me rendre esclave ou reine. Il ne soufflait pas, les fumées étaient toutes droites, mon visiteur venait du centre de la terre. Mon visiteur, l'idée m'en vint soudain, était venu dans un yacht à vapeur. Mais c'est la maladresse des Européens qui alors m'épouvanta: ils étaient capables de croire, au renflement de l'eau, que c'était un requin et de tirer. J'essayais en vain, car ils étaient capables aussi de tirer sur lui à mitraille, de chasser le nuage de perroquets qui volait juste au-dessus de moi, parlant ma langue et décelant ma présence. Soudain, comme un ballon d'enfant que j'aurais lâché, ce nuage s'éleva… L'étranger avait dû faire un geste. Puis, dans la seconde île, je vis deux gerbes de paradisiers rouges monter, puis des roses, des violets; quelqu'un attisait ce beau feu, l'étranger avait dû tirer; mais j'étais déjà près des brisants, et l'oreille droite dans la mer comme un coquillage, je n'avais pu entendre qu'elle. Enfin, je fus dans la lagune, et j'entendis un bêlement, puis un jappement; l'étranger avait dû prendre mon cerf par la corne, mon singe par la queue. Les poissons de cette eau tranquille aussi étaient effarés. Aucun n'habitait plus le fond de sa couleur, les ablettes roses sur le corail, les tanches sur les fonds striés, mais ils croyaient à tort gagner la sécurité en changeant de décor, et les dorés étaient sur la nacre, les verts sur le sable blanc. Tous agités d'un mouvement régulier qui les poussait chaque seconde un millimètre en avant, et bientôt en effet, j'entendis le bruit d'un moteur… Trop tard… car, au moment où je prenais pied, je vis un canot à pétrole prendre la passe entre les récifs et piquer justement vers mon île. Je jouais aux quatre coins avec plus que ma vie. Je le regardais partir, pour la première fois haineuse, ruisselante et n'ayant de sec que les yeux… Soudain des larmes en jaillirent…

Un regard d'homme! J'avais vu un regard d'homme! Un regard d'homme, sans me voir, comme jadis le réflecteur m'avait touchée! Sur un visage hâlé, aussi peu habiles à se cacher que tout à l'heure les poissons, deux yeux bleus. C'était tout; le bord du canot coupait la tête juste au-dessous. Je n'avais pas vu de nez humain, de bouche humaine. Le menton, le cou, les épaules, je n'avais rien vu de tout cela. Mais j'avais vu des sourcils, un front, des oreilles. J'avais vu des cheveux noirs et touffus. Je n'avais pas vu cligner ces paupières, car tout avait été trop rapide, mais j'avais vu une main s'élever du canot et caresser ces cheveux; une autre main, qui toucha doucement l'oreille. Un homme tout entier était là, et dont chaque partie du corps caressait les autres!

A ce moment, j'aperçus un manteau accroché à un arbre. La brise s'était levée, une brise d'Est, qui allait amener trop tard le chef qui devait me rôtir, mais agitait ce vêtement et lui commandait des gestes de pantin qui me rappelèrent aussitôt, comme si je les avais oubliés, tous les gestes des hommes. Le bras se balançait, le col s'ouvrait, c'était le manteau d'un homme qui marche, qui respire. Je le palpai, je le cueillis au point même où il tenait à l'arbre, pour ne pas l'abîmer, comme un fruit. J'étais sûre qu'on viendrait à sa recherche: ce n'était pas un de ces manteaux qu'on abandonne dans une île, c'était un de ces chefs-d'œuvre en homespun blanc et bistre pour lequel on n'hésite pas à déranger le soir la femme déjà endormie et sur lui assise, doublé de soie bise; qu'on adore, avec des revers aux manches et une martingale. Mais on ne le retrouverait pas sans moi, car je m'en enveloppai! Comme en Orient les amants dans les tapis des harems, on ne le ramènerait pas sans moi chez ce M. Billy Kinley, qui était son maître d'après l'étiquette. Je m'attachai à tout ce qu'il contenait. Je nouai à mon poignet un foulard or et gris, qui sentait le benjoin, à mon genou un mouchoir de soie vert qui sentait la bergamote. De deux parfums d'homme, je me fis deux amarres. Je fouillai les poches, avide de toucher enfin les résidus du monde qu'un homme porte sur soi; toutes étaient vides, mais du moins chacune avait son odeur, l'une sentant le tabac blond, l'autre le chocolat, la petite sur la poitrine la menthe. J'aspirai ces flacons de sels, après cinq ans je revins à la vie, l'Europe avec ses parfums passa à ma portée… Je me précipitai à mes échos, pour y crier l'appel que j'avais si souvent répété sur eux; je courus à l'écho quadruple, dédaignant le double et le triple; le vent avait tourné et venait de l'Ouest, trop tard, car que m'importait maintenant d'être déesse à Haühaü! Je courais, effrayant mes tatous, qui regagnaient leurs terriers, mes singes qui remontaient aux arbres. Les animaux me laissaient tout le sol pour cette entrevue humaine… J'étais au centre de la petite presqu'île ronde quand je vis le canot aborder à nouveau, sans doute à ma recherche. L'homme appela. Puis sur ma droite, dans les cocotiers, j'entendis un autre homme qui chantait. Puis, loin derrière moi, un banjo. Un quatrième homme sifflait près de la mer. J'entendais à la fois les quatre harmonies que peuvent faire les humains; et, dès que l'écho eut rejeté quatre fois mon appel, je sentis cette circonférence se resserrer, l'assaut donné à ma solitude par quatre hommes avec des fusils, des revolvers, des haches; déjà les branches craquaient, et soudain, quand la pression humaine fut trop forte pour moi,—vingt mètres, trente mètres, tant j'y étais devenue sensible,—ne t'évanouis pas, Suzanne!—je m'évanouis…

*
* *

Je ne me décidais ni à bouger ni à rouvrir les yeux. Une à une, reconnaissante à chacune comme si un être nouveau se créait pour mon usage, j'avais entendu leurs trois voix… Ils étaient tout près, penchés sur moi… Sur mon corps je percevais leur haleine, l'une atteignait ma main, l'autre ma joue, l'autre ma gorge. Tout le reste de mon corps était glacé, ces trois points bouillants. Chacun de leurs mots aussi atteignait en moi une fibre précise, un muscle de ma jambe, un point de mon cerveau, et quelquefois une partie de moi-même que je devinais spirituelle et non sensuelle. Trois voix aussi différentes que pour un opéra, la basse, la moyenne, la haute, et je fis vœu dès que toutes trois se seraient unies pour une phrase en trio, d'ouvrir les yeux. Mais chacun ne parlait qu'à son tour. Paroles anglaises dont je comprenais certes le sens, mais qui surtout donnaient à ma mémoire un mouvement sans rapport avec leur contenu, et chacune ouvrait en moi une vision d'Europe et l'épuisait comme une glande…

La voix de basse disait: