L'après-midi, j'allais à Chatou, à Joinville. Je prenais des tramways qui ne quittaient la Seine, grésillants plus que des hydroplanes, que pour gagner la Marne ou l'Oise, et qui me ramenaient chaque soir à l'Alma, à la Concorde, au cœur de Paris et au niveau de l'eau. Jusqu'à la porte de Clichy, d'Ivry, de Vincennes, je restais dans mon coin méfiante. Mais, dès que la muraille de Paris n'était plus derrière moi qu'un pauvre pneu éclaté en vingt places, qu'il eût fallu souffler encore longtemps pour rendre rond et dur; une fois criés par la receveuse ces noms de grands hommes qui arrêtent, à l'exclusion de tous les autres noms, et brusquement, les tramways dans les banlieues: Lakanal, Carnot, Zola; une fois doublée la grille du cimetière des chiens, à travers laquelle on voit de vieilles dames à fourrure en poil végétal, à boas en plume de palmier, à chaussures en cuir de bananes, terribles pour les végétaux, sarcler des tombes effroyablement inégales, perroquets, éléphants et levrettes y alternant; une fois franchis tous ces espaces incroyablement ouverts où se commettent cependant tous les crimes; où l'on sent se mêler, gare de marchandises pour le vide et l'impalpable, les ondes de la télégraphie sans fil, où les méridiens font leurs aiguillages, et, entassés en paquets invisibles, tous ces frets sans corps qui cherchent Paris; dépassée par les autos dont un gros parvenu à bagues d'or tient le volant, comme les cocottes quand elles boivent, en relevant les deux petits doigts; les grands panneaux-réclame éclatants ou dépérissants, dans les champs en bordure, selon que leur marque s'enrichit ou fait faillite; un ruisseau, dans un bas-fond, sur un seul remous apportant vers la guinguette une touffe de ronces, plus fier que le Mississipi; à la limite de la zone que n'atteignent plus les petits bleus, de tristes villes où l'on fait le savon, toutes parfumées, sans arbres, sans buissons, et où les seuls oiseaux sont des serins échappés; une fois dépassée la file des petites villas si neuves qu'en criant tout haut le prénom inscrit dans leur plaque de marbre, Mado, Nadine ou Colette, on appelle à la fenêtre la femme qui l'habite, ou qu'on voit, devant le chalet des Hortensias, dans un pot de grès ou d'onyx au centre du jardin, aimé comme un jet d'eau, un pied d'hortensia, le parrain; alors, quand la route tourne droit vers l'est, et que les ormeaux, les panneaux de la Bénédictine, inclinés par le vent du nord, s'inclinent soudain tous vers vous; quand elle remonte au nord, et que dans les terreaux, éclairés de face par le soleil, tous les tessons, toutes les boîtes de sardines flamboient; quand une bande de fillettes (les mêmes qui goûtent leurs larmes depuis qu'on leur a dit qu'elles sont salées) se précipitent derrière le train depuis qu'on leur a dit que les rails deviennent brûlants et les touchent; quand le fleuve, que le remorqueur à bande rouge coupe en son centre exact pour que le remous use également les deux rives, coupait la plaine au hasard, usant au hasard mon cœur; et que vers lui descendaient au loin les zouaves de Rosny, ceux qui savent le mieux nager marchant le plus vite; et qu'une rivière déportait vers lui, plus digne que l'Orénoque, sur des eaux irisées par la benzine, des écorces de citron, un canoë vert et rouge appelé Youpinskoff; et que soudain, la route entrant dans des falaises, on apercevait, surplombant les acacias, au faîte des talus, la dernière rangée des épis de blé d'un grand champ, les épis de blé les plus proches de la ville; alors, et comme les jeunes filles, tout ce qui est autour des passions et de l'amitié elles le reçoivent et le comprennent sans vouloir comprendre les passions, l'amitié, je comprenais tout cela, je fermais les yeux, je les sentais à l'intérieur, salées, mes larmes, sans comprendre Paris!
Parfois j'apercevais, réclame de la nature, une autre jeune fille. Je lui souriais, je lui faisais signe. Elle me répondait de là-bas en secouant la tête, en agitant les bras, par un de ces gestes de sourd-muet qui les livre alors que leur langage est si vide. Parfois, immobile et encadrée par la fenêtre ou la porte comme jadis une de ces marques qui indiquaient, à l'insu des propriétaires, qu'il fallait tout y piller ou tout y respecter; ou bien courbées, et nourrissant à deux un bouvreuil; d'autres renvoyant leur souffle sans l'aspirer jusqu'au fond, comme les mauvais fumeurs la fumée, songeant à peine à respirer, condamnés à mourir au premier oubli; une qui me ressemblait, dont chaque regard, chaque mouvement ne s'expliquait que par une franchise intraitable; une qui me ressemblait tout autant, dont tous les gestes ne s'expliquaient que par une hypocrisie sans bornes; et d'autres qui me faisaient des sourires d'entente, si bien que je me sentais à la fois conjurée et dénuée du mot de passe. Mais un jour je m'aperçus que j'étais suivie moi-même.
Un jeune homme me suivait. S'il voulait le secret des jeunes filles, il tombait bien. Chaque matin il m'attendait près de l'hôtel, devant une boutique d'anatomie, avec des poumons vernis en vitrine, des foies en cire, des têtes demi-découpées, mais qui exhalait l'odeur du pain frais, car il y avait un pétrin dans le sous-sol. On voyait le boulanger tout blanc au-dessous des squelettes, incolore et gras, fantôme bien nourri. Dès que j'étais passée, l'autre m'escortait à distance, désormais indifférent aux humains et à leurs membres, à leurs globes oculaires, aux muscles de leur rotule, mais caressant les chats, les chiens, et, toujours, à la porte d'un café, une grosse terre-neuve si affectueuse qu'elle se laissait choir tout entière du côté de la caresse. Bientôt il osa prendre mes tramways jusqu'à leur point terminus, inspecta ces butoirs qui les arrêtent à Bonneuil ou à Créteil, revenant avec moi sur la banquette d'en face, au-dessus du rail qui n'était pas le mien, aussi proche et aussi lointain de moi qu'une vie d'une vie parallèle, soumis aux mêmes édits de la police des omnibus qu'il lisait sans cesse, aux mêmes humeurs des receveurs, ayant parfois sur cent mille numéros de tickets le numéro qui juste suivait le mien…; mais, tant que nos rails ne se couperaient pas, je n'avais pas même l'idée qu'il pût m'adresser la parole. Parfois je le dévisageais, et lui transmettait froidement ce regard à l'affiche des tarifs extra-urbains. Parfois il tournait les yeux avec affectation vers un point dans la campagne; j'étais sûre alors, si je l'imitais, de voir quelque étang ou quelque villa bizarre. Parfois il tournait tout son corps, c'est qu'il m'indiquait plus encore, un château, une ruine; parfois il mettait un lorgnon, il insistait: j'avais l'impression, comme le cocher de ma grand'mère quand j'étais assise sur le siège avec lui, qu'il m'orientait la tête de sa main vers des clochers ou vers des églises. Alors je résistais et sacrifiais à ma liberté la vue d'un donjon ou d'une cathédrale. Puis,—il faut bien s'amuser,—je jouais avec lui à notre jeu du pensionnat, qui consistait à s'occuper des êtres les plus indifférents avec les mots et les gradations mêmes de la passion. J'étais satisfaite de le voir rabroué par un contrôleur pour avoir grignoté son billet après l'avoir plié en quatre, puis roulé; j'étais charmée de voir son reflet dans la vitre,—en dépit des histoires qu'on nous contait à Bellac,—se conduire avec mon reflet avec plus d'égards encore qu'avec moi-même; j'étais navrée et sans force de voir qu'il n'avait ni moustache, ni barbe; j'étais folle et délirante que le contrôleur le forçât à payer de nouveau. Tout cela au fond m'était égal, et rentrée à Paris, je l'abandonnais sans plus y penser entre son pain frais et ses cadavres; un peu vexée cependant d'être suivie non pour moi-même, mais, comme un chien d'arrêt, pour je ne sais quel gibier dont je sentais sa carnassière pleine quand les douaniers l'interrogeaient aux portes. Un matin d'ailleurs il ne parut point; le lendemain pas davantage; mais en somme j'étais satisfaite d'être enfin seule; j'étais charmée de sentir deux guides flotter sur mon cou; j'étais ravie et sans force de m'asseoir au bord de l'abreuvoir de Marly sans trouver en face l'image d'un étranger dans l'eau; j'étais folle et délirante d'avoir effleuré une amitié d'homme, de l'avoir égarée pour toujours. Au fond je le regrettais un peu, et, privée de mon spectateur, comme les grands joueurs de tennis ou de pelote dès qu'ils n'ont plus de public, je jouais mal avec Paris, je prenais une voiture pour une autre, je devais changer à mi-chemin, je décochais avec moins de sûreté mes tramways sur Triel ou sur Pavillons. Un jour je tombai. Je me surpris à la recherche de quelqu'un qui m'aurait cherchée. Un après-midi je l'aperçus enfin assis dans un jardin; il ne me voyait pas, il avait les deux bras passés derrière la barre du banc, une guêpe l'attaquait sans cesse. Au moindre tressaillement il allait être piqué. J'abattis la guêpe et l'écrasai. Puis je m'éloignai, d'une ardeur qui me fit tuer une seconde guêpe, qui jamais ne l'eût menacé, un perce-oreille, à terre cependant et loin de toute oreille, et je brisai la branche basse d'un arbre bien peu vénéneux, d'un tilleul. Puis,—que risque-t-on quand on part dans quinze jours pour contourner le monde?—pour la première fois, de bien plus loin d'ailleurs que je ne voulais le faire avec le globe, je tournai autour d'un homme; ennuyée de ne pas avoir été élevée avec lui depuis l'âge de deux ans, désolée de ne pouvoir me rappeler au juste la couleur de ses cheveux, navrée de n'avoir pas de miroir pour lui envoyer un rond de soleil, désespérée de n'être pas sa fiancée, sa femme. Tout heureuse, si heureuse d'être libre, et de ne le connaître jamais!
Soudain, sans que mes yeux pourtant se fussent détournés de lui et comme dédoublé en un quart de seconde par cette attention que je lui accordais enfin, je le vis debout et près d'une jeune fille. Il parlait; elle ne répondait pas, double trop récent encore pour avoir un avis; le soleil se voilait ou se découvrait, elle ouvrait son ombrelle et refermait comme pour garder un équilibre que chaque mot du jeune homme semblait menacer. Je ne saurai jamais décrire un visage parce que je ne sais, comme pour faire un signe de croix ou une cravate sur un autre, par quel trait commencer; mais elle avait le type grec avec un nez retroussé, des cheveux blonds, une bouche ronde; elle était simple avec tout ce qui surcharge, des petits nœuds le long de chaque couture, des boucles d'or sur les souliers, des paniers à sa robe; elle avait une tête et des mains qui semblaient indécemment nues malgré une dizaine de grosses turquoises à ses doigts, un collier, des peignes ornés de turquoises, des boucles d'oreille en turquoises. On devinait que c'était sur elle une éruption subite de pierres bleues, qu'elle s'en était couverte ce jour-là par un amour soudain pour elles, et que c'était une preuve, non de mauvais goût, mais de courage. Elle appelait le jeune homme Simon et l'embrassait, de petits baisers furtifs dont il n'avait pas l'air de s'apercevoir, et sans qu'elle quittât son air noble et railleur. Elle lui ressemblait un peu. J'avais devant moi un spectacle bien simple, une rencontre de famille, des fiancés, des cousins; ou affreusement compliqué, un adultère, un inceste. A travers les grilles du jardin, je regardais ce monstre sans qu'aucun des sentiments préparés en moi pour le jour de ma rencontre avec lui pût me servir, comme d'ailleurs pour le premier lion que je vis. Je les regardais de biais, un peu honteuse malgré tout, comme ces provinciaux qui se confient à un banquier parisien, de placer soudain sur ce groupe inconnu tout le dévouement économisé sou à sou dans Bellac aux dépens de cœurs limousins; et bientôt, comme s'il y avait par là un quatrième spectateur dont l'œil, plus puissant que le mien, devait donner au jeune homme deux doubles au lieu d'un, j'allai vers lui, et il me regarda venir en souriant, sans surprise, comme ceux auxquels l'univers a l'habitude de fournir des amies et des taxis. Satisfait de moi ou de lui, il m'accueillit dans ce jardin public comme un enfant qui vient vers un autre groupe jouer à la liberté, à l'hypocrisie, à la franchise. Moi, satisfaite à la fois et mécontente que mon joli profil fût du côté d'elle et non de lui, j'eus la stupidité de demander le boulevard Gambetta.
—Comme cela tombe bien,—dit-il,—nous y allons. Vous tombez sur deux personnes qui partaient pour le boulevard Gambetta. Venez. Notre voiture est là.
Il m'entraîna. Son amie Anne nous suivait, mais je vis, quand elle monta dans la voiture, qu'elle n'avait plus de boucles d'oreille et plus de bagues. On entendait dans sa robe de petits craquements qui étaient des chocs de turquoises.
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Quand ils apprirent mon départ, Anne et Simon voulurent me faire connaître un soir leurs amis voyageurs. Je vis arriver, à de longs ou courts intervalles, et comme si c'était l'arrivée même d'une course autour de la terre, un jeune homme tout blond, potelé, craquelé par la Chine mais toujours rose, qui était le duc de Sarignon, une vieille actrice israélite des Français, qui parlait avec l'accent anglais et qu'on appelait Ceorelle, un explorateur d'âge, remarquable en tous pays par ses canines qui étaient doubles, le seul qui parût avoir tiré un profit naturel de ses voyages, car il avait des perles aux oreilles, une chaîne de corail, des boutons en dents de molosse et des photographies de Lapons dans ses poches; la princesse Marie Belliard, toujours si curieuse et si étonnée de ce que disaient les autres qu'on se demandait quel chemin elle avait bien pu suivre autour du monde pour éviter à la fois la Sibérie et les Indes, le Brésil et les États-Unis,—se retrouvant cependant un peu aux isthmes, Suez, Singapour et Panama, et sachant le nom du président de compagnie qui l'avait reçue à l'entrée de chaque canal,—et un grand personnage maigre sur un ami tout rond, qui était Toulet sur Curnonsky.
L'explorateur se rua sur les huîtres. Rien de plus douloureux, déclarait-il, que la faim des huîtres au centre du Thibet! On voyait qu'il inventerait une anecdote pour chaque service. Mais Toulet l'avait, dès son premier mot, pris en haine, l'arrêta au potage, juste avant la description du potage nuptial des Kirghizes (toujours servi bouillant mais au dehors de la tente et qui s'achève vu la température en sorbet), et lui prodigua les avanies. Il lui prouva, malgré ses dires, demandant un dictionnaire au maître d'hôtel, que le Canada était plus grand que les États-Unis; puis, réclamant de la femme de chambre des hémisphères, que le fameux voyage de l'explorateur par la Sibérie, l'Alaska et l'Hudson n'atteignait pas en kilomètres le quart du voyage par l'Équateur. Comme l'autre se défendait, Toulet sut lui rappeler aigrement qu'il avait dédié son récit à Soleillet, et fit des allusions délicates à un autre Soleillet, qui venait d'assassiner une petite fille, affectant de les confondre. Comme l'autre insistait encore, Toulet lui montra bien qu'il n'ignorait pas que ce par quoi ce pauvre homme avait été soudain poussé aux voyages c'était l'inconduite de sa femme: quand l'explorateur prononçait le nom de Perm, d'Irkoutsk ou de Vancouver, il le regardait d'un air à la fois furibond et méprisant comme si cet homme à barbe blanche avouait sans rougir les péripéties de ses infortunes conjugales: au mot traîneau, s'indigna comme jamais prélat ne le fit en entendant nommer le plus vil objet de toilette; au mot de pemmican rougit, et plus le malheureux s'entêtait à nous apprendre le passage à pied sec d'Asie en Amérique, par soixante degrés de gel, plus la mine de Toulet laissait croire qu'il nous contait là une indigne et discourtoise histoire de femme. Si bien que la transition parut naturelle à Curnonsky et qu'il nous mima le chant d'amour des épouses du Labouan, quand l'amant veut partir par le tramway pour Bornéo et que les maris le retiennent avec des fleurs.
C'était le 14 juillet. Toute l'assemblée monta pour le feu d'artifice sur le toit. Assis dans des transatlantiques, sur la terrasse en tôle comme sur une quille de bateau retourné, tous ces Français échappés du Pacifique regardèrent tirer le plus beau signal que capitaine ait jamais fait jaillir de son naufrage… Toulet fit éteindre le cigare de l'explorateur, disant que la lumière l'en gênait et troublait l'obscurité entre les pièces d'artifice… Autour de l'Institut, du Louvre, les rampes de gaz indiquaient de ces palais la vraie architecture, le vrai squelette… Le collier en feu de Ceorelle, ses bagues flamboyantes, semblaient de même correspondre à je ne sais quels os en cercles, ou quels os tout courts et ronds, différents des nôtres; et quand elle entendait un cri dans la foule, elle frémissait, prétendait que le bâton de la fusée venait sûrement de retomber sur un crâne, de le percer peut-être s'il était retombé vertical, comptant après chaque détonation comme on le fait pour le tonnerre et rassurée au chiffre vingt. Marie Belliard, amie des drogues, inclinait curieusement son petit nez vers le duc de Sarignon, qui ne méritait pas tant d'honneur, qui avait tout simplement lavé son stylo à l'éther, et qui nous parlait, avec sa science des rites chinois et des distances françaises, selon que nous étions rouges, blancs ou verts (il n'y avait que ces trois couleurs, même pour le 14 juillet, car les pièces étaient italiennes), d'une voix et avec des égards différents. J'écoutais Toulet décrire le ciel ou les feux par des noms de couleurs que je ne connaissais pas, l'aventurine, l'itéra, le latil; d'une voix si tendre et insinuante qu'il me semblait me farder les yeux. Il y avait ceux qui parlaient quand la fusée montait, ceux qui parlaient quand elle était éclatée, Ceorelle debout de peur, battant les secondes aussi fort qu'une horloge de campagne, et l'explorateur poussant un petit cri, un seul, juste au moment de l'éclat. Pourchassé par Toulet, il n'avait trouvé de refuge que sur cette seconde de lumière.