Il me montra quelques portraits au mur.
— Ici est ma sœur qui épousa un roi en Orient, ici ma cousine qui épousa un grand duc, ici celle de mes filles qui épousa Ernest le scandinave, Croyez que jamais je n’ai laissé ces femmes changer de nation sans les relier, comme je viens de le faire machinalement pour Siegfried, à la vie naturelle de leurs nouvelles patries. Nous autres petits souverains allemands, qui ne tenions guère de la toute puissance qu’une loge au lieu d’un promenoir pour assister à la vie, si nous nous décidions à répandre nos filles sur le continent, c’est qu’il nous semblait les donner non à des couronnes ou à des millions, mais à des génies ou à des minotaures qu’il fallait satisfaire pour le bien de l’Europe, ma sœur Ottilie à l’Orient et aux roses, ma fille à la neige, ma cousine aux steppes et à la puissante tchernoia. Allons-y pour Siegfried. C’est le premier holocauste que je fais aux étangs. Hélas, je suis trop sûr qu’au premier mot de vous il va remonter dans son passé comme un saumon dans son fleuve.
Au-dessous de nous, cueillant des fleurs, la fille cadette du prince passa. Il regarda presque avec tristesse cette belle humaine qui n’était plus destinée, depuis tant de révolutions, qu’à un homme.
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Devant la baie ouverte, Altdorf m’avait pris la main. Toutes ces fausses ruines dont les architectes français peuplaient sous Louis XV les parcs allemands, témoignages de paix et de prospérité suprêmes, devenaient dans ce soir les vraies ruines d’un siècle et d’un régime. Nous voyions, entre les châteaux, devinant à cette fenêtre deux hommes occupés à extraire d’eux-mêmes ce qui en était le moins sauvage et le moins petitement humain, le soleil, piqué au jeu, trouver sur son déclin des lueurs de réconciliation avec la terre. Tous deux s’enveloppaient de la même flamme glaciale ; il était moins pénible de regarder en face le soleil ; il était moins facile de regarder la terre, qui scintillait à mesure qu’avançait le crépuscule, de feux et de brasiers invisibles le jour. Prolongeant le seul flirt franco-allemand qui ait été poursuivi en cette année vingt-trois, le prince me parlait d’une jeune Française heureuse qu’il avait vue vers 1865 sur la terrasse de Valençay. Il apercevait de trois quarts son visage accablé de beauté, de richesse, de luxe et d’amour. Elle était ployée, visitée par le bonheur. Le mari, debout dans le voisinage, infatigable dans un rôle incompréhensible de veilleur, frissonnait au moindre appel des oiseaux de nuit et laissait tous les êtres humains approcher de la jeune femme, lui parler, la toucher, sans paraître les voir. Une rivière, croyait le prince, coulait au loin… Un hibou, croyait-il aussi, avait volé… C’était tout, mais cette vision gravée au fer rouge dans un cœur jusque-là fantasque et coléreux avait fait diriger quarante ans une principauté allemande avec justice et bonté. De mon côté, je lui avouais d’où venait le respect que j’avais des hommes. Je lui décrivais ce petit Allemand, dans l’embrasure de sa fenêtre voûtée, à Iéna. Dieu sait si j’avais vu des hommes penser, des étudiants travailler ! Pendant huit ans, j’avais habité en face du bureau du plus grand de nos philosophes. Au-dessous du rideau relevé, sa tête osseuse et chauve prenait toute la lumière et oscillait comme un diamant au seul cri des marchandes des quatre saisons ou du sifflet du marchand de lait de chèvres. Pendant huit ans aussi, j’avais vu se ruer aux examens tout ce que comptaient de vaillants la Sorbonne, l’École des Mines de Saint-Étienne, l’École Normale, Mais je ne savais pas ce que c’était que la pensée, que le travail, j’ignorais leur dignité, et de ce jour-là je le sus. Mon petit Allemand ne travaillait pas du reste, il ne pensait peut-être pas. Assis sur le lieu de sa grande défaite, orné de ses attributs qui permettaient de dire qu’il était le symbole du travail, et non celui de l’astronomie, et non celui de la pudeur, le livre à dos de parchemin que se sont transmis depuis Holbein tous les liseurs de l’Empire, une plume en vraie plume, une boîte à poudre d’or qu’il répandait non sur sa page blanche mais sur sa main, ou son genou, comme s’il était une machine à penser et que les mots apparaissaient sur lui en tatouages, il était encadré de monuments familiers, une halle des marchands, un beffroi, une église ; son dos courbé semblait la voûte de cette ville, dont je voyais ainsi par je ne sais quels rayons X l’architecture secrète et insoluble : un petit Allemand philologue rêveur. C’était tout, ce n’était rien, mais c’était pour cela que le plus modeste domaine de la langue française avait été cultivé avec fierté et conscience.
Le soleil atteignait l’horizon. Les statues des dieux à noms français, penchant à demi pour une pensée pacifique leurs crânes de pierre que les colombes croyaient penchés pour elles, avaient soudain de longues ombres vivantes, les plus longues de la journée, et par elles tentaient d’atteindre ou de contenir des objets, des plantes ou des passants insaisissables. Dans sa villa voisine, Dora Winzer, la première chanteuse de la Cour, sans qu’on entendît aucun piano, répétait toutes les minutes, probablement en s’habillant pour un dîner et après chaque progrès de sa toilette, la même phrase d’Yseult ; mais au lieu d’être agacé par cette répétition, le cœur, ce soir, au bord de la Bavière, en était angoissé à la fois et calmé comme il l’est, au bord d’un lac ou d’une jungle, par l’appel régulier du cygne ou du paon. Dora Winzer avait d’abord, sans doute en sortant de son bain, poussé son cri à toute voix. Puis, les bas passés, elle le modula à peine. Puis, la robe bien lacée, il éclata. Nous en étions après chaque silence à désirer ce cri humain, modèle acceptable proposé pour le cri de la femme, alors que celui qu’adoptèrent justement paons et cygnes est si manqué ! Puis, dans les lilas et les sureaux le rossignol, ce rossignol qui ne chante pas en Amérique, commença à chanter, avec des pauses qui devaient correspondre elles aussi à je ne sais quels progrès dans l’ordonnance du plumage ou du firmament. Puis le cri d’Yseult résonna si fort que j’eus la certitude que le collier était agrafé. Nous étions émus, le prince et moi, par le cri de cet oiseau emprunté à l’Asie mais fidèle à l’Europe, par le cri de cette héroïne prise à la France mais commune désormais à nos deux pays, et, sous ce ciel où n’apparaissait aucune des étoiles qu’ont aimées dans leur enfance Bolivar ou Wilson, nous sentions entre nous, malgré tant de combats, malgré tant de haines, notre fraternité d’Européens.
Pour couper court à cette belle défaillance occidentale, le sort introduisit à ce moment trois visiteurs, dont deux gigantesques.
— Voici d’anciens collègues à vous, me dit le prince. Voici ma revanche à Siegfried.
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Le premier géant était le général comte de Fontgeloy, dont l’aïeul Xavier avait été le premier protestant expulsé par Louis XIV. Le matin même du jour où lui était parvenue la lettre royale, Xavier s’était précipité vers le Saint Empire à bride abattue. La frontière française une fois franchie, il avait fait front aussitôt, avait tué vers midi deux cavaliers français en maraude, ses compatriotes jusqu’au matin à onze heures, refusa le château que lui offrait le grand électeur à Berlin pour rester plus près de son ennemie, et, depuis 1680, sa lignée combattait la France, n’y retournant jamais que pour les invasions, aussi satisfaite d’avoir extériorisé cette patrie ingrate que nous pourrions l’être d’extérioriser nos défauts ou nos vices et de lutter avec eux corps à corps. Elle luttait, croyait-elle, avec la tyrannie, l’inquisition, tout ce que personnifiait Louis XIV ou Loubet. Seuls les Fontgeloy n’avaient jamais signé les suppliques de retour qu’après chaque traité les protestants français faisaient remettre à Louis XIV. Ils recevaient à la porte de l’exil chaque émigré, l’examinaient, et le dirigeaient selon ses qualités vers la ville qui manquait de notaire, ou de collecteur, ou de bourgmestre, fortifiant le Brandebourg à ses points faibles. Toujours adonnés à cette guerre civile, les Fontgeloy actuels haïssaient nos présidents de République d’une haine qui en général est réservée aux rois, plus méfiants encore d’ailleurs quand un protestant prenait la direction de la France, abonnés au Temps pour lire la statistique municipale de la décade et suivre avec bonheur la décroissance des naissances, et, chaque fois qu’un fleuve débordait à Toulouse ou à Nantes, le délire du déluge les prenait. Ils avaient tout près de deux mètres. Incroyablement parcimonieux, dédaigneux des honneurs mais non du pouvoir, durs autrefois aux poisons et aux pestes, ils l’étaient maintenant au feu ou au gel. Leurs mains, pendant les conversations, touchaient sans effort apparent, comme tout à l’heure les statues par leurs ombres, des objets qui semblaient hors d’atteinte sur les consoles et ils entassaient sur leur visage tant de particularités, yeux vairons, balafres, nombre de canines illimité, que dans leurs voyages les commissaires des gares frontières, après avoir lu leur signalement sur le passeport, s’offraient le luxe de les réveiller pour les voir. Mais ils dégringolaient le marchepied du wagon aussi vite que les Sarrasins décrochés jadis des créneaux par les Fontgeloy de Cognac.