Le second personnage était le vidame de Poncarmé, membre du Landtag prussien, dont la famille avait quitté en 1688 Villefayard, seul bourg du Limousin gagné à la Réforme. Si Berlin avait eu au XVIIIe siècle des carottes nouvelles, des tomates, et des éclairs au chocolat, c’était grâce à cet aïeul, qui y avait attiré cent horticulteurs de Nîmes et vingt pâtissiers de Montpellier. De petite noblesse et de petite imagination, les Poncarmé, sur lesquels avaient chu tout d’un coup la faveur d’un roi et le voisinage de l’Orient, car le grand électeur les avait établis aux confins de la Pologne, en avaient conçu un orgueil démesuré et le goût du pillage. Leur hôtel de Berlin était un repaire de collections, où les Rubens engendraient les Rembrandt. Mais eux-mêmes s’étaient reproduits avec peine. Chaque Poncarmé, fils unique, vivait garçon jusqu’à la vieillesse et se résignait alors au mariage avec une fille qu’il demandait toujours aux protestants français émigrés. Certains d’ailleurs trouvaient le moyen, entre soixante-dix et quatre-vingts, d’être veufs, car la vie pour une femme était dure avec eux, et de se remarier. Le Poncarmé présent avait cinquante-cinq ans et approchait de son âge nubile. Le cœur des Poncarmé, plus encore que celui des Fontgeloy, me paraissait d’une matière française bien inconnue aujourd’hui, et que je ne sentais même plus au-dessous des deux couches posées sur moi par deux siècles français entiers et vingt-trois ans de rabiot. Un sourire ironique ne quittait jamais leurs lèvres, ce n’est pas qu’ils vous jugeaient borné, ou mal vêtu, ou trop pauvre : c’est, nourris de la Bible, qu’ils vous savaient mortels. Ils se gaussaient de vous, d’être des objets périssables. Ils vous serraient les mains à les meurtrir, souriants d’avoir meurtri votre squelette. J’avais été voilà quinze ans invité par le chef de famille à visiter les collections. Il avait voulu être mon guide. C’était le guide de la mort. Devant chaque meuble, chaque tableau, il insistait sur sa fraîcheur et sur la décrépitude où devait être le corps de l’ébéniste ou du peintre, surtout des peintres catholiques, me décrivant, dès que je m’arrêtais devant une table ou une pendule, quelle triste momie, quelle poussière devait être aujourd’hui Riesner ou Lepeautre, si bien que dans la galerie je passai vite, n’osant m’arrêter que devant les insignifiants, (pauvre Boilly d’ailleurs, pauvre Dévéria !) pour éviter de savoir ce qu’était devenu au juste le corps de Rembrandt, et celui de Vermeer, et celui de Watteau ; jusqu’à ce qu’il m’arrêtât de force devant un tableau de la Révolution dont le bleu et le vermillon avaient été faits, par l’intermédiaire d’un peintre lui aussi en cendres, avec les cendres de nos rois.

Le troisième était l’arrière-petit-fils d’Anacharsis de Thorald, émigré de Provence en 1793. On jugeait à le voir de ce qu’un siècle français apporte en alluvions et en perfectionnement sur une de ses castes. Les ancêtres de Thorald, sous Louis XIII, ne devaient pas être très différents des Fontgeloy ou des Poncarmé, mais cent années prodigues avaient passé sur eux. Au lieu d’aller vers le Nord, les Thorald avaient oscillé entre Bade et Vienne, introduisant dans ces villes, non des horticulteurs, mais la plupart des jeux de hasard et des tripots. Ils portaient des guêtres blanches, des monocles. Aimés des femmes, encombrant les cours de liaisons, mais perfides, ils utilisaient le compartimentage de l’Allemagne du Sud comme les grands amoureux aux États-Unis en utilisent les États, disparaissant du Wurtemberg pour apparaître en Bade, et, si le scandale était trop grand, jusqu’en Lichtenstein. Athées mais constructeurs d’églises qu’ils ornaient de tableaux dont l’auteur leur importait aussi peu que le sujet, avec un faible cependant pour les paysages romains et pour les cadres à colonnes. Parfois, après des décades d’ennui et de parcimonie, un prince les appelait au ministère des finances, ou les consultait sur la voirie de ses villes, et dans les trois ans, la principauté était ruinée jusqu’au dernier thaler.

Tels ils étaient tous trois, délégués ce soir auprès du prince des quatorze généraux, des trente colonels, des trois cents officiers descendants de Français émigrés, représentant le vingtième de la fortune de la noblesse prussienne, le dixième de son énergie, et le cinquième au moins de sa haine pour la France. Le prince me présenta comme un Canadien de Québec. Cela ne leur enleva pas toute méfiance. Ils m’observaient à la dérobée, tâchant de voir ce qu’un Français gagnait sous Louis XIV à aller vers l’Occident au lieu d’aller vers l’Est. Pour moi je découvrais sur eux, isolés et conservés, quelques-uns des traits de ma race ou du XVIe siècle, des tics certainement perdus depuis cette époque, une manière disparue d’écouter les rossignols, un rire ancestral. Il ne faut pas s’obstiner à croire que la patrie est douceur et velours ; je me heurtais ce soir à la part la plus dure de la mienne, aussi décontenancé que si l’on m’accusait soudain avec preuves en main d’avoir été cruel et impitoyable dans mon enfance. Il est dur de toucher et de sentir en soi, sous les yeux des Poncarmé, son squelette, un cruel squelette, soudain grandissant. Je ramenais sur moi, comme une tendre peau, devant les deux géants le dix-huitième siècle, et devant Thorald, le dix-neuvième, dont je comprenais les vertus. Jusqu’à ces deux derniers mois passés loin de France qui me paraissaient, malgré la couche d’or dont m’ornait ce soir le ciel munichois, m’avoir frustré d’un vernis que je ne reprendrais plus ! Venus pour annoncer au prince qu’étaient supprimées désormais les réunions trimestrielles entre descendants de Français immigrés, ils étaient tous trois debout et immobiles ; c’étaient les mannequins de haine, d’audace, de brutalité sur lesquels avait été taillée ma race, ma race de politesse. Mais tout ce qu’a ajouté à la matière d’un Français Austerlitz, la conquête de l’Algérie, l’exposition de 1900, frémissait à ma surface en papilles indignées. Ce qui me gênait le plus, c’étaient, posés sur moi, ces regards de voyeurs qu’ont tous les Allemands devant les littérateurs étrangers, le spectacle de la nature, et les statues ; car ils étaient déjà en Allemagne au moment où l’on s’y livrait, sous la surveillance de Lessing, de Winckelmann, ou de plus grands encore, à tous les accouplements imaginables entre dieux hellènes et dieux germains. C’étaient des gens qui voyaient dix ou vingt fois par an, selon la saison théâtrale, Hélène se donner à Faust et Penthésilée à Odin. Mais toute la purification simple et humaine apportée au cerveau par Malebranche ou Voltaire, aux yeux par les impressionnistes, au rire par Courteline, me donnait le sentiment d’être d’une densité moindre en face de ces trois Français dont les plus récents cartilages s’appelaient Waterloo, Kant et Sedan.

Le soleil était couché. Dora Winzer poussait de tout petits cris d’Yseult successifs, à cause des bagues sans doute. Thorald était le seul à en paraître agacé, et il démontrait ainsi que c’était le dix-huitième siècle, entre tous les siècles français, qui avait posé sur les âmes françaises la couche rebelle à Wagner.

Soudain, Poncarmé poussa un gémissement et glissa sur un fauteuil.

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Pendant la semaine qui suit la mort d’un écrivain que j’aime, je pense, je vois, j’écris sans le vouloir à son image. J’ai ses manies de style, presque son écriture. Cela vient de ce que j’arrive enfin et pour quelques jours seulement à le comprendre. J’admire ceux qui ont pu pasticher La Bruyère, Racine, après les huit jours qui suivirent leur mort. Cela vient de ce que l’agitation qu’il a donnée à la vie trouve, à défaut de lui-même, son récepteur dans l’être qui y est le plus sensible, aujourd’hui moi. J’ai le sentiment que des instruments merveilleux se trouvent soudain sans maître, encore aigus et étincelants ; je les essaye par dévotion avant leur rapide rouille. Lorsque, redescendant le Père Lachaise, après avoir hissé le cercueil sur le feuillage le plus haut de Paris, passant cette porte des vivants pour laquelle on ne réclame pas d’obole, vous avez déposé pour toujours près de Moréas ou de Proust, par pitié pour eux qui vous l’avaient prêtée et comme un myope met son lorgnon dans le linceul d’un ami oculiste, la vraie méthode pour voir la Seine, la Trinité, le coucher du soleil, pour entendre les cris des cochers, des vendeuses de quatre saisons, le cor des rempailleurs, et que soudain, dès la grille, vous apercevez, échappés à leur tombe fraîche et démesurément amplifiés, tous ces édifices que leur disparition vous avait préparés à ne plus revoir et vous avait rendus depuis l’heure de leur mort invisibles, tous réunis pour la vente à l’encan au pied de ce cimetière et n’ayant pas eu le temps de s’éparpiller dans Paris ou dans l’univers, la Tour Eiffel, Notre Dame, et des monuments que vous ne saviez pas leur appartenir autant, qui vous arrachent le cœur, comme Dufayel et la Grande Roue ; quand leur beau soleil, de scellé sans couleur qu’il était hier sur le ciel, éclate soudain en flammes, car il est midi, et libère toutes choses du crêpe des ombres, alors tous ces objets vous donnent en douleur ce qu’ils leur ont apporté en délices, faisant de vous, comme Boulle autrefois de son écaille et de son cuivre, le meuble femelle du beau meuble qu’ils étaient. Tous ces beaux platanes, ces nuages, qu’ils vous avaient habitués à voir autour d’eux et jusque sur eux en relief, on les incruste soudain en vous, d’un canif trop cruel et qui dessine en votre chair chaque feuille et chaque oiseau. Et quand, après avoir retrouvé sur le terre-plein de la Roquette, sur la place de la République, leurs jouets d’adultes morts, le premier café à terrasse, la première statue tirée par des lions, le premier Bébé Cadum, vous vous trouvez soudain face à face, avec la première femme qu’ils auraient sur cet itinéraire suivie du regard, cette femme semblable à leur héroïne, cette femme que vous aviez couchée là-haut près d’eux et que voilà venant en sens contraire, comme dans une farce de Frégoli, alors chaque être, chaque objet, dissimulant sur lui ce qui le désignait jadis à vous, arbore la cravate, les gants, la couleur qui eût attiré leur regard. Tout l’univers afflue en nourriture pour ce mort, en aliments tout frais qu’il dépose sur vos bras et dont vous n’avez que faire. Une saison forcenée éclate qui pendant huit jours ne couvre les arbres que des fruits qu’ils aimaient, si amers pour vous, les plantes que de leurs fleurs. Pendant huit jours tout continue à pousser dans leur univers déjà mort. Heureux encore si leurs héros ne se réfugient pas en vous, comme des orphelins, réfugiés d’une zone dévastée pour lesquels l’hôte déblaie toute sa pensée et son âme. Puis, après s’être donnés à moi si amplement, après m’avoir prétendu leur mandataire auprès de tout ce qu’ils aimaient ici-bas, ils se retirent peu à peu, impitoyablement, en quinze jours, en une semaine ; le jour arrive où les arbres m’offrent soudain mes fruits, les parterres mes fleurs, les théâtres et les jardins mes femmes, et je suis affreusement, pour toujours, desséché d’eux.

Or, cet après midi-là — pourquoi mon deuil d’Agrippa d’Aubigné n’était-il pas périmé ? — je vis mourir avec les yeux d’Agrippa le vidame de Poncarmé. Poncarmé avait glissé sur le fauteuil. Je comprenais, comme il ne l’a jamais été au XVIe siècle, pourquoi ont été ajoutés aux chaises des bras et des dossiers. Je voyais que le fauteuil est bien le seul meuble conditionné spécialement pour la maladie et la mort, alors que le lit a trois fonctions. Je pris son poignet. Le pouls ne battait plus. Poncarmé se cramponnait aux accoudoirs de mains dont le pouls ne battait plus. Il ne respirait plus, son sang était vieux déjà de vingt, de trente secondes, mais sa bouche était large ouverte, comme si un miracle devait se produire sur ce vieux calviniste, et qu’il allait en sortir des roses. Un aimant intérieur rappelait tout éclat, toute limpidité vers le centre de son corps ; il était au milieu de notre groupe rougi par le couchant comme un être dont le soleil s’est écarté, il était dans une pénombre affreuse entre le ciel et la terre, mais une de ses mains sortit tout à coup de ce cône infernal, et s’ouvrit, les doigts écartés, vers le plancher, comme s’il allait en tomber des violettes ou des pervenches. Fontgeloy défit le col, la chemise, les brodequins, semblant chercher sur ce corps même, comme on la cherche sur une pendule ou une boîte à sardines, la clef qui le remonterait ou l’ouvrirait ; je vis nu tout ce qui constitue le buste d’un huguenot, le col, le tétin, et la narine qui se pincetait, comme pour aspirer un parfum de jasmins et de clématites. Chacun de nous essaya sur lui cet ignare massage humain que les camarades d’un mort, qu’ils soient boulangers, écrivains ou même masseurs, font subir au corps encore chaud. Puis quand chacun de nous l’eut touché comme un bain et que la température parut soudain trop froide, le prince fit appeler son voisin Hartmann, le psychiâtre. Quand Hartmann entra, ouvrant la porte largement comme pour un constat, Poncarmé était à peu près déshabillé par nous, et il le surprit dans un tête à tête indéniable avec la mort. Nous avions enlevé ses souliers neufs, qui l’encadraient, vides comme jamais ne l’ont été souliers au seizième siècle de pivoines et de glaïeuls…

Hartmann était rasé, avec un pourcentage de dents d’or et de dents d’ivoire proportionnel à celui de l’encaisse or et de la circulation papier normales d’un État, et célèbre pour ses ordonnances qu’il rédigeait dans le style de l’écrivain que lui rappelait le plus la maladie ou le malade. Malgré son appellation de “Psychiâtre freudien” sur l’annuaire des téléphones, la population de Nymphenbourg, aussi féconde pourtant que celle des autres villes allemandes en succubes, incubes, et suggestionnés, ne l’appelait jamais que pour les entorses, les furoncles, et les fractures de tibias. Pour se maintenir au-dessus de ces besognes, il affectait des singularités. Il prétendait par exemple ne pouvoir jamais considérer un être ou un objet isolément, mais le voir accolé à quelque autre objet ou créature ses complémentaires. Il se rendait ainsi intéressant. Il avait même un terme spécial pour désigner chacun de ces couples. Ainsi, ami de Zelten, il ne l’appelait jamais que le Zeltfrieda, le reliant par cette crase à Frieda Beichhoff, qu’il jugeait devoir être sa femme. Il mariait non seulement dans le présent, mais dans le passé, et Eva était pour lui l’Evolbein, car il assurait que le sort d’Eva sur cette planète, sort raté d’une minute astrale, était d’être la compagne d’Holbein. On le soupçonnait aussi, il faut l’avouer, outre ces copulations infécondes et durables, de faciliter dans sa maison même de réelles et rapides unions. Le Richardhelène, le Mimipaul avaient trouvé asile et s’étaient reconstitués chez lui à diverses reprises. Son langage était donc parsemé de mots composés, comme l’est de fusions entre noms propres ou communs le vocabulaire d’un pays en train de découvrir la vapeur ou le téléphone, ou notre bouche d’enfants, quand nous croyons à l’affection des choses entre elles et leur offrons notre langage pour se réunir et s’étreindre. Il affectait donc, quand il soignait un malade, ou bien, en psychiâtre, de traiter un rêve de furoncle, un remords de tibia, un adultère de rein, ou de le soigner en fonction de cette autre partie de son être, absente justement de l’espace ; et il prenait avec le malade endormi, dans les opérations, des précautions que pouvait expliquer seulement le désir d’épargner les yeux ou oreilles de cette Doodica invisible, — parlant bas, cachant les bistouris de façon à ne pas troubler, selon son imagination du jour, la Frieda, la Vénus, ou le Bernard de Saxe complémentaires. Il se pencha vers Poncarmé, le prit par l’épaule et le secoua comme on secoue un enfant qui a volé une pomme ou dix sous, détacha la main de ce fauteuil électrisé par la mort et auquel, blanchie par le courant, elle ne pouvait s’arracher, tira une seringue et une lancette sans songer à les dissimuler, mauvais signe, et se tournant vers le prince lui dit :

— C’est le Poncarmort, Altesse.