Il avait dit cela en français. Il n’avait pas dit : le Poncartod, ni le Poncardeath, ni le Poncarmuerte. Poncarmé, à peu près déshabillé, reprenait l’apparence qu’avaient dû revêtir autrefois les Poncarmé agonisant à Villefayard, et l’écart s’accentuait entre ce corps peu à peu cévenol et la personne à faux, à registres gothiques, et à voiles qui s’apprêtait à le saisir. Ce corps qui avait toujours vécu sur le Brandebourg et ses marais redevenait un corps de montagnard. Sur cette peau lavée dans le Wannsee et les écluses de Dantzig, apparaissaient triomphants les grains de beauté provoqués, chez l’ancêtre, par un pinçon de Henri IV ou de Marguerite de Navarre. Ce corps nourri de bière, de salaison, de pommes de terre, était sec et noueux et semblait avoir consommé uniquement des châtaignes, des truffes, du lièvre à la royale et des piquettes. La transsubstantiation était en cours qui livrerait au futur préhistorien, dans les couches prussiennes, un crâne méditerranéen. Dieu sait que la mort allemande elle aussi n’est pas sans splendeur ; à la guerre je suis apparu parfois en son lieu et place au-dessus des tranchées prussiennes et ce n’est pas à moi de la rabaisser, mais il n’était pas juste que le dernier des Poncarmé fût emporté par elle dans la sarabande des bourgeois d’Augsbourg et de Bâle. Les vêtements de Poncarmé arrachés comme un loup à un visage, elle ne reconnaissait plus son danseur, dont les gants à rabat tombés à terre refusaient d’ailleurs obstinément de s’emplir de roses trémières et d’œillets. Comme dans les contes de fées vous tuez un prince en tuant un chevreuil, le cri de Dora Winzer, en atteignant ce colonel prussien, avait tué un être qui reprenait sa conformation première pour pouvoir loger dans le cercueil et le caveau des Poncarmé, avec ce dos un peu creux redouté des tailleurs de Tulle, ces mains connues à Pierre-Buffière pour tordre des fers à cheval, ces rotules déjetées qui donnaient aux destriers de Pompadour l’impression qu’on enfonçait des boules entre leurs côtes. L’intrus qui habitait ce corps donnait à peine quelques derniers signes d’impatience, les talons se frappèrent pour une présentation bien allemande, les sourcils se froncèrent à la Bismark, mais soudain, ensevelisseuse, la race limousine l’inonda ; il tourna la tête du côté droit comme tous les Limousins à l’agonie, et il se mit même à ressembler, à s’y méprendre, à un oncle que j’avais vu déjà mourir. Il mourait seulement de façon plus brutale, j’assistais seulement à une mort bien plus reculée dans le passé. Le Sire des Adrets mourait sous mes yeux, sur une couche que le soleil jonchait vraiment cette fois de lilas et de jonquilles. Toute cette guerre allemande, toute cette soirée munichoise, tout ce déluge allemand depuis huit ans sur mon âme me laissait, en se retirant, un cadavre français, presque un cadavre de famille.

— Je m’étais trompé, dit soudain Hartmann.

Dans le corps abandonné que l’occupant avait tout à l’heure, comme le locataire qui part en vacances, coupé d’air, de lumière, de liquide sanguin, se révélait tout à coup une présence. Hartmann s’était trompé : le Poncarmort cédait la place au Poncarvie. Une présence d’abord malhabile qui justement tâtonna à la recherche des divins compteurs, écarquillant les yeux avant que la respiration ne fût revenue, puis lâchant le souffle à tels flots que les poumons tinrent tout juste, puis enfin, ce qui aurait dû être son premier souci, dans une générosité de nouveau propriétaire, inondant les artères et jusqu’aux veines de sang pur. Puis, en pédant qu’il est parfois et pour me donner une leçon, en signe de confiance peut-être, ou aussi par dérision, ce démon franco-germanique qui me harcèle ou me cajole sans arrêt depuis le jour où j’ai franchi le Rhin, prétendit me fournir en une seconde un spectacle que j’accepte tout juste quand il se répartit sur des siècles, et me montra comment un Allemand s’installe dans un corps français. Cette main nue, si pareille à celle de mon oncle, comme on remet une bague au sortir d’un bain, d’un simple geste remit je ne sais quelle alliance allemande. Les yeux se centrèrent avec ce demi-millimètre de différence qui fait voir le Walhalla, les Hohenzollern, et rend Manon, et rend Trianon invisibles. Une sorte de lingot de plomb coula jusqu’aux talons, et donna au ressuscité cette forme rigide nécessaire pour leur équilibre aux Allemands sur terre comme aux cercueils dans la mer. Il arrivait au corps de mon oncle ce que j’avais tellement redouté, au chevet des amis ou des femmes dont j’avais surveillé le sommeil : il était attribué à un autre siècle, à un autre pays. Je vis soudain toutes mes ombres les plus chères émigrer de la France, peupler sous des noms exotiques l’univers. Quelques-uns de mes morts m’appelèrent soudain en hongrois, en hollandais. Je fus comble de pitié pour ce Brandebourgeois qui continuait à mener au combat, — et contre nous d’ailleurs, — la dépouille de ce Limousin mort depuis deux cents ans ; pour cette main surtout, qui tâtonnait vainement sur le dossier. Je voulus la prendre, la serrer, pendant qu’elle cherchait encore à quelle chaîne elle allait se joindre. Mais il était déjà trop tard… — Lassen sie mich doch in Ruhe ! me dit mon oncle.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré de cet ouvrage, par l’Imprimeur Louis Kaldor, à Paris, le 25 Février 1924, 1100 exemplaires sur papier vergé à la forme de Blanchet-Kléber ; 75 exemplaires sur Hollande de Van Gelder Zonen ; 20 exemplaires sur Vieux Japon à la forme, tous numérotés.

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