Il semble qu’à la suite de la tourmente de la croisade albigeoise, plusieurs évêques cathares aient dirigé simultanément l’église hérétique de Toulouse, de 1223 à 1240. « Gaucelm vivait encore en ces temps-là puisque, en qualité d’évêque, il prêchait aux Cassès, près de Castelnaudary, et y présidait une cérémonie religieuse en 1228 ; et cependant, en 1215, Bernard de La Mothe, diacre de la secte, avait été élevé à la dignité épiscopale et pendant plus de vingt ans, devait exercer, lui aussi, son ministère dans le Toulousain, à Saint-Germain, à Lanta, à Toulouse enfin, près de la Croix-de-Baragnon, et chez Sicard de Gameville. Une déposition reçue en 1239 par les inquisiteurs, nous le montre faisant, de 1223 à 1225, de vraies tournées pastorales dans le haut Languedoc, signalé tour à tour à Villemur, Montauban, Moissac, Castelsarrasin, et Toulouse, où il rencontrait un autre évêque de la secte Guilabert de Castres ; dans le pays de Lanta, à Taravel, à Folcalvat où il était reçu chez une noble dame ; à Caraman où il descendait et passait un an chez un diacre hérétique Guiraud de Gordo ; à Labécède-Lauraguais où Guilabert de Castres, son confrère, lui offrait l’hospitalité ; à Laurac chez le diacre Raymond Bernard, où il était adoré par plusieurs seigneurs de la contrée ; enfin à Fanjeaux, où il donnait audience chez Guilabert de Castres à toute la noblesse cathare du pays.
De là, il entra dans le Carcassès et visita tour à tour Aragon, Montolieu, Saissac, Verdun, pour assister ensuite, dans le Razès, au concile de Pieusse et à l’ordination de Benoît de Termes. Il retourna ensuite dans le Lantarès et le pays de Caraman, ses résidences habituelles, en passant par le Mirepoix, le Savartès et les terres du comte de Foix.
Quoique le séjour de Toulouse fût devenu dangereux depuis que, par le traité de Paris, Raymond VII s’était engagé à réprimer l’hérésie, Bernard de La Mothe y exerça plusieurs fois son ministère chez de nobles Croyants, les Roaix, les Massos, les Bouquet, les Roqueville. Il reparut aussi, vers le même temps, à Avignonet, dans le Mirepoix et le comté de Foix. Vers 1240, on le perd de vue.
On peut suivre de la même façon les traces des autres évêques du Toulousain, Guilabert de Castres, Bertrand Marty, des évêques du Carcassès, Pierre Isarn, Guillaume Abit, Pierre Folha ; de l’évêque du Razès Benoît de Termes, qui fut élu dans une réunion d’une centaine de personnes qui se tint dans la maison des Cathares, à Pieusse, non loin de Limoux.
Partout où il se trouvait, l’évêque était le chef ; il présidait les assemblées et prenait toutes les décisions importantes ; il était assisté de deux Parfaits qui étaient comme ses vicaires généraux : le fils majeur et le fils mineur.
Au-dessous des évêques il y avait des diacres qui parcouraient sans cesse leurs régions respectives, se tenant en perpétuelle relation avec les Parfaits et les Croyants, prêchant et présidant aux différentes assemblées et réunions liturgiques de la secte. Dans notre étude détaillée sur l’Albigéisme languedocien au XIIe et au XIIIe siècles, nous avons dressé la liste de nombreux diacres cathares en mentionnant, d’après les Registres de l’Inquisition, leurs résidences et parfois leurs tournées (p. CXLI-CLIII).
Ainsi forte du nombre de ses adhérents et de sa solide hiérarchie, l’Église cathare n’avait en face d’elle qu’une Église catholique affaiblie et découragée, dépourvue, semblait-il, de toute force de réaction.
Tandis que les masses l’abandonnaient, désertaient ses sacrements, ses prédications et ses temples, le clergé catholique était battu en brèche par la noblesse. Les seigneurs du XIIe siècle comme les princes qui au XVIe siècle, donnèrent leur adhésion à la Réforme, en Allemagne, en Angleterre, dans les pays scandinaves et même dans certaines régions de la France, souvent favorisèrent l’hérésie moins par conviction que par l’avidité qui les poussait à faire main basse sur les biens ecclésiastiques, à la faveur de la crise que traversait le catholicisme. Ils ne voyaient pas que, dépositaires de l’autorité, ils favorisaient l’éclosion et le développement des ferments d’anarchie politique et sociale que portaient en elle les doctrines néo-manichéennes[7] et qui n’auraient pas manqué d’éclater sans la victoire de la Croisade et l’établissement de l’Inquisition.
[7] De même, les princes allemands qui favorisèrent les débuts de la Réforme pour dépouiller l’Église catholique de ses biens, ne prévoyaient pas les guerres sociales et les cataclysmes qui devaient déchaîner l’anabaptisme et les autres sectes issues des prédications de Luther.
Le comte de Toulouse Raymond VI donnait le premier l’exemple de cette curée des biens d’Église. Dans une lettre du 1er mars 1196, le pape Célestin III s’en plaignait amèrement : « Nous avons appris, lui disait-il, non sans une grande douleur, que vous n’avez aucun respect pour la juridiction des églises et des monastères. » Il lui reprochait d’avoir pillé les domaines de l’abbaye de Saint-Gilles et fait construire sur ses terres le château-fort de Mirapetra.