S’ils ne demandaient pas le Consolamentum, cérémonie d’initiation qui aurait fait d’eux des hérétiques Parfaits, des Purs ou Cathares, c’était pour ne pas s’astreindre aux pratiques rigoureuses de la secte, l’abstinence, la rupture de leur mariage, la chasteté perpétuelle ; mais la plupart, croyant que le salut était dans le Consolamentum et non dans les sacrements de l’Église comptaient bien le recevoir à leur lit de mort, pour obtenir ainsi, sans avoir à mener une vie austère, le bénéfice de leur conversion. Ils renvoyaient à leurs derniers moments la réception du Consolamentum, comme aux premiers siècles du christianisme, beaucoup de païens, chrétiens au fond de leur cœur, ajournaient jusqu’à leur lit de mort leur baptême.

Beaucoup ne dissimulaient pas ce calcul. Un certain Bernard Bort étant gravement malade reçut la visite de deux Parfaits qui lui proposèrent le Consolamentum. Il refusa leurs services quoique étant leur partisan, « parce qu’il ne pensait pas mourir, quia non putabat mori. »

Mais ces Croyants ne manquaient jamais l’occasion, quand ils assistaient à quelque réunion hérétique, de manifester leur ferme désir de recevoir un jour l’initiation ; ils étaient ainsi des « hérétiques de désir ». Quand ils se trouvaient en présence des Parfaits, ils les saluaient en disant : « Bons chrétiens, donnez-nous la bénédiction de Dieu et la vôtre ; demandez pour nous au Seigneur qu’il garde notre âme de la mauvaise mort et nous conduise à une bonne fin. » « Or, ajoute l’inquisiteur Bernard Gui, ils appellent mauvaise mort la mort dans le giron de l’Église romaine et « bien finir par le ministère des bons chrétiens » c’est se faire recevoir, à son dernier soupir, dans la secte et l’ordre des hérétiques. » Ces engagements souvent renouvelés s’appelaient convenentia.

Une fois par mois, ils assistaient à un prêche des Parfaits appelé l’apparelhamentum. Ils y faisaient un examen de conscience à la suite duquel ils prononçaient ces paroles : « Tandis que la sainte parole de Dieu nous enseigne, ainsi que les saints Apôtres et nos frères spirituels nous le prêchent, que nous rejetions tout désir de la chair et toute souillure, nous serviteurs négligents, non seulement nous ne faisons pas la volonté de Dieu, mais le plus souvent nous accomplissons la volonté de la chair et nous nous asservissons aux soucis du monde, si bien que nous nuisons à nos esprits. »

Après avoir ainsi libéré leur conscience de ses remords, reçu la bénédiction des Parfaits auxquels ils avaient rendu l’hommage de « l’adoration », ils reprenaient leur vie habituelle, fréquentant, s’il le fallait, l’Église catholique qui était cependant, aux yeux de la secte, l’Église de Satan, exerçant tous les métiers, prenant les aliments défendus et menant le plus souvent une vie dissolue que toléraient (comme nous l’avons vu plus haut) les Parfaits. L’usage de la viande était criminel et cependant les documents signalent des bouchers Croyants. « Si au cours de leurs voyages, on offrait aux Parfaits de la viande, du gibier ou simplement des œufs, ils se gardaient d’y toucher ; mais ils n’avaient aucun scrupule d’en faire manger eux-mêmes à leurs Croyants. Vers 1231, plusieurs Croyants d’Avignon allèrent « adorer » deux Parfaits qui étaient de passage ; or au repas liturgique qu’ils prirent en leur présence, « ils mangèrent du lièvre et plusieurs autres choses que les Parfaits leur donnèrent ». Nous savons que la morale cathare interdisait formellement les rapports sexuels et mettait au même rang l’inceste, l’adultère et le mariage. Or les Parfaits les toléraient chez leurs Croyants qui, jusqu’à l’initiation complète du Consolamentum gardaient avec eux leurs femmes et leurs concubines et souvent les unes et les autres.

Les Croyants prenaient d’autant plus de libertés avec la morale humaine et cathare qu’ils étaient persuadés que le Consolamentum les purifierait, d’un seul coup, à leur dernière heure, de toutes leurs fautes, si graves fussent-elles, et de toutes leurs souillures.

Puisque la secte libérait ainsi les Croyants de toutes les obligations du catholicisme sans leur imposer les siennes, en les mettant d’ailleurs, par ses doctrines auxquelles ils adhéraient, au-dessus de toutes les lois humaines, on conçoit que le nombre de ces hérétiques honoraires ait été fort nombreux et ait formé comme un tiers-ordre de l’Église cathare.

Au-dessus des Croyants, objets de leur part d’une grande vénération et d’un vrai culte, les Parfaits, appelés aussi Cathares ou Purs, formaient la vraie Église néo-manichéenne. Ils en étaient les membres actifs puisqu’ils se proposaient de mettre leur vie de tous les jours en conformité avec ses doctrines. Ils étaient consacrés Parfaits par les rites du Consolamentum. Ils vivaient le plus souvent en commun comme des religieux et lorsqu’ils voyageaient, c’était deux à deux. Ils étaient soumis à une sévère discipline et à une étroite hiérarchie.

Certains auteurs leur ont attribué un chef suprême comme un pape ; mais il est possible qu’ils aient cru voir un pape cathare dans tel évêque de la secte dont l’autorité ne portait que sur une région déterminée. Il est plus juste de croire, à la suite de plusieurs inquisiteurs qui ont étudié de près le catharisme, que la secte se composait d’une fédération d’Églises. En France, on en comptait quatre, celles des pays de langue d’oil, de Toulouse, d’Albi et de Carcassonne.

Chacune de ces églises avait à sa tête un évêque. Dans la première moitié du XIIIe siècle, l’évêque cathare de Toulouse se nommait Gaucelm. Un jour de l’année 1203, Olivier de Cuc, seigneur d’Auriac, le rencontra dans une rue de Toulouse avec son compagnon Vidal de Montaigu ; pour leur faire honneur, il descendit de cheval et mit à leur disposition ses montures. Étant toujours évêque de Toulouse, en 1213, quand les croisés se furent rendus maîtres de cette ville, Gaucelm se retira à Lavaur.