Les Cathares rendaient aussi des services d’argent grâce aux sommes considérables qui leur venaient par dons et legs de leurs adhérents. Ils fréquentaient les foires et les marchés et colportaient de porte en porte leurs marchandises ; ce qui leur permettait de pénétrer dans l’intérieur des familles et de s’y créer des relations qui, commerciales d’abord, pouvaient prendre bientôt un caractère religieux.

En beaucoup de pays, ils ouvrirent des ateliers, soit pour augmenter leur influence sur ceux qu’il employaient comme ouvriers, soit pour assurer des moyens d’existence à ceux qui avaient fait profession entre leurs mains, soit pour avoir des occasions, sous prétexte d’affaires, de pénétrer au sein des familles. A Fanjeaux, un certain Tardieu approvisionnait de toisons de moutons les artisans cathares. Dans le couvent de Parfaites que dirigeaient, à Cabaret, Auda et Finas, on tissait des pièces d’étoffe.

Parfois ces ateliers servaient moins à fabriquer des objets qu’à former des apprentis que l’on préparait ainsi, dès leur jeunesse, à entrer un jour dans la secte. « Un marchand de Fanjeaux, frère d’un dominicain, raconta aux inquisiteurs que dans sa jeunesse, il avait été apprenti chez des hérétiques et qu’en cette qualité, il les avait adorés. Or, ajoutait-il, son cas n’était pas particulier ; à Fanjeaux, beaucoup de jeunes gens avaient été ainsi placés chez des patrons hérétiques et n’avaient pas tardé à les adorer. P. de Gramasie travaillait chez des hérétiques de Fanjeaux vers 1205 et c’est ainsi qu’il entendit les prédications des Parfaits et finit par les adorer. » Ce prosélytisme par l’apprentissage était facile en un temps ou l’apprenti était intimement mêlé à la vie familiale de son patron, considéré comme le fils de la maison, élevé et formé avec les enfants de son maître.

Cet apostolat fut si fécond qu’il finit par gagner au catharisme la plupart des corps de métiers, dans le Midi surtout, mais aussi dans le Nord de la France, en Allemagne et en Italie. Dans le Languedoc, au début du XIIIe siècle, les deux termes de « tisserand » et de « Cathare » étaient synonymes, tant l’industrie textile comptait de patrons et d’ouvriers soumis à la direction cathare. Déjà en 1157, le Concile de Reims faisait remarquer que c’était surtout par les voyages de tisserands nomades, ancêtres des « Compagnons de France », que les doctrines néo-manichéennes se propageaient dans le pays tout entier, au sein du monde ouvrier.

Enfin les Cathares se servaient de l’enseignement comme d’un excellent instrument de prosélytisme, leur permettant d’amener à leurs doctrines, dès l’âge le plus tendre, les enfants qui leur étaient confiés. Plusieurs de leurs maisons étaient des écoles et même des internats où leur influence se substituait entièrement à celle des familles. « A Saint-Martin-la-Lande, deux Parfaites entrèrent un jour chez une veuve, Na Mazeus, et voyant son fils, Pierre Biure, un enfant d’une douzaine d’années sans doute, ils lui proposèrent de l’emmener avec elles pour apprendre les lettres. L’ayant rencontrée, une autre fois, chez un certain Cap-de-Porc, elles lui firent les mêmes ouvertures : s’il voulait quitter sa famille et venir chez elles, elles le feraient instruire ; n’en avait-il pas assez de garder les bœufs ?… Ce fut aussi sous couleur de l’instruire que les hérétiques de Verfeil se firent livrer, à Villemur, Matfred de Palhac. Ils lui enseignèrent la grammaire, espérant qu’il deviendrait une colonne de leur église, magna columna ecclesiae haereticorum.

Pour garder à jamais l’enfant qu’on leur confiait et le soustraire entièrement à l’influence de sa famille, les Cathares usaient de procédés étranges ; en voici un que rapporte Étienne de Bourbon. « Un jour, dit-il, une mère voulant livrer sa fille aux hérétiques, feignit, sur leur conseil, de se rendre avec son enfant en pèlerinage au tombeau d’un saint. Cependant, s’emparant de la jeune fille, les hérétiques la firent entrer dans une maison inconnue, la revêtirent de leur habit, puis rendant à la mère les vêtements qu’elle venait de quitter : « Vous pourrez, lui dirent-ils, affirmer à vos voisins que votre enfant a passé de ce monde en un monde meilleur, puisque elle est venue à nous et que reçue dans cette maison souterraine, elle est morte au monde. » La malheureuse femme suivit ces tristes conseils ; elle paya même au curé du lieu les droits de sépulture. Heureusement, la jeune fille, au bout de sept ans, parvint à s’échapper de sa prison, revint à la foi et révéla la ruse de sa mère. »

Dans d’autres cas, c’est à la suite de rapts que les enfants étaient conduits dans les maisons hérétiques pour y recevoir l’enseignement et l’éducation qui les prépareraient à l’initiation. En 1245, un certain Pons, d’Avignonet, racontait aux inquisiteurs que trente ans auparavant, soit en 1215, son fils lui avait été volé par les hérétiques et que, depuis, il n’avait pu le revoir.

Ce qui rendait l’hérésie encore plus forte et plus conquérante, c’était sa solide organisation ; elle formait une contre-Église avec ses fidèles, ses docteurs, ses couvents, sa hiérarchie et son culte.

Les foules qui lui appartenaient se divisaient en deux groupes d’importance numérique et d’influence inégales.

Les plus nombreux étaient les Croyants. C’étaient ceux qui, sans avoir fait profession, recevaient les directions de la secte et la favorisaient de tout leur pouvoir. Ils continuaient à vivre dans le monde sans que rien les en distinguât ; ils gardaient toutes les apparences du catholicisme, recevant à l’occasion les sacrements de l’Église, suivant ses offices et entretenant le plus souvent des relations correctes avec ses religieux, ses prêtres et ses évêques, prenant même part à des œuvres pies par leurs aumônes et leurs fondations. Mais au fond de leur cœur, ils préféraient à l’Église, l’hérésie, au clergé catholique, la hiérarchie cathare ; et leur foi chrétienne était précaire parfois même nulle.