Parmi les plus puissants feudataires du comte de Foix figuraient les seigneurs de Castelverdun. Le chef de cette maison combattit les Croisés et lorsque le traité de Paris de 1229 eut proscrit l’hérésie, il s’entremit pour qu’on lui laissât la liberté du culte à Montségur devenu pour elle comme une place de sûreté. Atteint d’une maladie mortelle chez sa parente Cavaers, châtelaine de Fanjeaux, il demanda deux Parfaits qui allèrent chercher ses deux amis, chevaliers comme lui, Hugues et Sicard de Durfort ; il reçut d’eux le Consolamentum et mourut dans l’hérésie.

A Montréal, place forte qui se dressait sur une hauteur aux larges horizons dominant, d’une part, tout le pays entre Castelnaudary et Carcassonne et de l’autre, le Razès, habitait une famille féodale puissante par ses possessions et ses alliances. Son chef, Aymeric, s’intitulait, en 1211, seigneur de Montréal et de Laurac-le-Grand ; sa sœur Guillelme possédait Lavaur qu’elle défendit vaillamment contre Simon de Montfort. Or tous les membres de cette grande famille étaient hérétiques.

En face de Montréal, s’accrochant aux pentes de la Montagne-Noire se voient encore les ruines majestueuses du château-fort de Saissac, avec les pans de mur qui furent de puissantes courtines et formaient avec leurs tours, un puissant système de défense et de domination. Le bourg qui l’entourait était lui-même solidement fortifié. Là habitait un seigneur qui avait étendu ses domaines sur tout le versant méridional de la Montagne-Noire, de Revel à Caunes. C’était vraiment le roi de la Montagne et telle était sa puissance qu’il fut choisi comme tuteur du jeune Trencavel, vicomte de Carcassonne et de Béziers. Or Bertrand de Saissac était hérétique si bien que la victoire des croisés lui fit perdre tous ses biens. L’une de ses parentes « tenait maison d’hérétiques », c’est-à-dire était supérieure d’un couvent de Parfaites à Hautpoul, l’une des possessions de la famille.

Plus importante encore que les ruines de Saissac sont celles qui se dressent sur les sommets du Cabardès, dominant la route qui coupe la Montagne-Noire, pour mettre en communication Carcassonne et Albi. Dans cette place formidable dont plusieurs tours crénelées et un magnifique donjon en ruines demeurent les majestueux témoins, habitait une puissante famille seigneuriale toute gagnée à l’hérésie. Son chef Pierre Roger recevait chez lui ostensiblement les Cathares ; un de leurs diacres, Arnaud Not, faisait des prêches dans le château et parmi ses auditeurs figurait toute la noblesse d’alentour : Grave, chevalier de Cabaret, Bernard de Miraval, Pierre Raymond de Salsigne, Pierre de Laure, Gaucelm de Miraval. La plupart d’entre eux reçurent à leur lit de mort le Consolamentum. Parfois la prédication était plus solennelle ; c’était l’évêque cathare Pierre Isarn qui la faisait lui-même.

Les vicomtes de Carcassonne et de Béziers de la maison de Trencavel eurent envers l’hérésie la même attitude que leurs suzerains les comtes de Toulouse. Tout en faisant des legs à l’Église, Roger II avait choisi comme tuteur de son fils le seigneur notoirement hérétique de Saissac ; sommé en 1173 de retirer sa protection aux Parfaits, il ne s’était pas exécuté et avait été excommunié par les légats du Saint-Siège. Fils d’un tel père, pupille de Bertrand de Saissac, Raymond Roger Trencavel se défendit d’être hérétique lorsqu’en 1209, il tomba aux mains des Croisés ; mais il reconnut que « les sectaires avaient trouvé protection dans ses villes et sur ses terres » et il en rejeta la responsabilité sur les hommes que son père avait désignés pour gouverner la vicomté et l’éduquer lui-même pendant sa minorité.

Les plus puissants seigneurs des hautes vallées de l’Aude et de ses affluents pyrénéens étaient les sires de Niort. Outre les châteaux-forts et les nombreux villages qu’ils possédaient sur les hauteurs du pays de Sault, dans les vallées de l’Aude, et du Rébentys et du côté de l’Ariège, dans le Donezan et le comté de Foix, les trois frères, Guiraud Guillaume, Bernard Oth et Raymond tenaient de leur grand’mère Blanche de Laurac d’importants domaines dans le Lauraguais. Ils avaient, d’autre part, contracté des alliances de famille avec Nunès Sanche, comte de Roussillon, et les rois d’Aragon.

Or ils étaient tous foncièrement hérétiques. « Dès sa plus tendre enfance, Bernard Oth avait été élevé par sa grand’mère Blanche dans le couvent d’hérétiques qu’elle dirigeait à Laurac. Il y avait, pendant quatre ans, vécu de la vie des cathares, mangeant à leur table de leur pain bénit, assistant aux prédications des diacres et adorant les Parfaits. » (P. CCLII).

Sous l’autorité de ces grands seigneurs féodaux se trouvait toute une noblesse de hobereaux possédant un ou plusieurs villages, quelquefois même se partageant avec plusieurs autres un fief ou certains droits. Avant la croisade des Albigeois, la ville et le territoire de Mirepoix se partageaient entre 35 coseigneurs, vassaux du comte de Foix. Or toute cette noblesse rurale et même paysanne était, comme ses puissants suzerains, presque entièrement gagnée à l’hérésie.

Il en était de même des classes populaires. Les Cathares leur en imposaient par leur austérité. C’est ce que faisait remarquer saint Dominique aux religieux cisterciens qui essayaient en vain de ramener à la foi catholique les populations du Languedoc. « Voyez les Cathares, disait-il, c’est par les apparences trompeuses de la pauvreté et par des dehors d’austérité qu’ils persuadent les simples…; triomphez d’une sainteté menteuse par une religion vraie. »

Les Parfaits, d’autre part, « allaient au peuple » en lui rendant les services qui pouvaient le mieux le gagner. « Il ne faut pas avoir habité longtemps la campagne pour savoir le prestige dont y jouissent les médecins, surtout s’ils semblent donner leurs consultations par une sorte de vertu mystique. Un curé médecin voit rapidement les foules se presser autour de lui et les soins que le prêtre peut donner au corps lui ouvrent facilement le chemin des âmes. C’est ce qu’avaient compris les Parfaits ; un grand nombre d’entre eux étaient médecins. » (P. CCIX). Plusieurs dignitaires de la secte exerçaient aussi la médecine, et de même beaucoup de Parfaites.