A la fin du Xe siècle, les Manichéens firent de tels progrès en Macédoine et en Bulgarie qu’on les appela en Occident Bougres, c’est-à-dire Bulgares, ou Bogomiles, du nom de l’un de leurs chefs. Mû par les raisons d’ordre public qui avaient inspiré les empereurs des siècles précédents, l’empereur Alexis Comnène fit arrêter et condamner au bûcher un grand nombre de ces hérétiques.

Au cours du même siècle, les chroniqueurs signalent en France des actes de répression semblables ; en 1017, dix chanoines de l’église Sainte-Croix d’Orléans, convaincus de manichéisme, étaient dégradés, excommuniés et brûlés par ordre du roi Robert, qui était cependant l’ami personnel de plusieurs d’entre eux. Si, la mort dans l’âme, le roi se montra aussi inflexible contre eux, c’est parce que, dit le chroniqueur Raoul Glaber, « il appréhendait de leurs doctrines à la fois la ruine de la patrie et la mort des âmes, tristis et mœrens nimium effectus, quoniam et ruinam patriae revera et animarum metuebat interitum ». On ne saurait mieux affirmer que la sévérité de Robert s’inspirait à la fois de raisons d’intérêt religieux et de défense sociale.

Malgré ces actes de répressions isolés, l’hérésie néo-manichéenne prit des proportions considérables au XIIe siècle, dans la France du Nord, en Allemagne, en Italie, mais plus particulièrement dans les pays au sud de la Loire. Au cours des missions qu’il dirigea contre elles en Aquitaine et en Languedoc, sans grand succès, saint Bernard faisait ces tristes constatations : « Qu’avons-nous appris et qu’apprenons-nous chaque jour ? Quels maux a faits et fait encore à l’Église de Dieu l’hérétique Henri ! Les basiliques sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres sans honneur et, pour tout dire en un mot, il n’y a plus que des chrétiens sans Christ. On regarde les églises comme des synagogues, les sacrements sont vilipendés, les fêtes ne sont plus solennisées. Les hommes meurent dans leurs péchés, les âmes paraissent devant le tribunal terrible sans avoir été réconciliées par la pénitence ni fortifiées par la sainte communion. On va jusqu’à priver les enfants des chrétiens de la vie du Christ en leur refusant la grâce du baptême. O douleur ! faut-il qu’un tel homme soit écouté et que tout un peuple croie en lui ! »

Dans la seconde moitié du siècle, le comte Raymond V de Toulouse faisait écho à ces plaintes douloureuses. « L’hérésie, disait-il, a pénétré partout. Elle a jeté la discorde dans toutes les familles, divisant le mari et la femme, le fils et le père, la belle-fille et la belle-mère. Les prêtres eux-mêmes ont cédé à la contagion. Les églises sont désertes et tombent en ruines. Pour moi, je fais tout mon possible pour arrêter un pareil fléau ; mais je sens mes forces au-dessous de ma tâche. Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissés corrompre. La foule a suivi leur exemple, ce qui fait que je n’ose ni ne puis réprimer le mal. »

En recueillant ces plaintes désolées et ces aveux d’impuissance de la bouche d’un saint Bernard et d’un si grand seigneur ne croirait-on pas entendre les lamentations désolées du curé le plus découragé de l’une de nos paroisses les plus indifférentes ! Une foule de témoignages puisés aux archives de l’Inquisition méridionale nous prouvent combien étaient exactes ces tristes descriptions de la désolation religieuse du Midi de la France.

De Bordeaux à Marseille, des Pyrénées à l’Auvergne, les Cathares avaient partie gagnée ; ils prêchaient et pratiquaient leur culte publiquement. Tandis que les églises étaient désertes, leurs assemblées étaient suivies par l’immense majorité de la population. A Saint-Martin-la-Lande, en Lauraguais, « maxima pars hominum ibat ad praedicationem » (1215). A Caraman, à Lanta, à Verfeil, c’est le ministre hérétique et non le prêtre que les mourants appelaient à leur chevet pour recevoir l’initiation cathare, le consolamentum et non les sacrements : « pauci homines moriebantur apud Caramanhum, vel Lantarium, vel Viridefolium quin hereticarentur » (1215). A Castelnaudary, Cathares et Vaudois avaient leurs établissements publics et des couvents pour leurs Parfaits et leurs Parfaites ; ils allaient même chanter dans l’église, ce qui donnerait à croire soit qu’ils l’avaient usurpée sur les catholiques, soit qu’ils en partageaient l’usage avec eux, en vertu d’un simultaneum analogue à celui qui attribuait naguère aux protestants et aux catholiques l’usage du même édifice du culte en Alsace et dans l’ancienne principauté de Montbéliard.

Les deux sectes rivales des Vaudois et des Néo-manichéens étaient tellement puissantes qu’elles organisaient des meetings et des conférences contradictoires entre elles sur les places publiques ; les catholiques étaient si faibles et si découragés qu’ils n’osaient même pas s’y aventurer avant les prédications de saint Dominique. Le peuple était si familier avec ces controverses qu’elles alimentaient les conversations ; il discutait sur les doctrines hérétiques ou catholiques comme il le fait de nos jours sur les questions sociales et politiques. « Passant un jour par le chemin qui longeait l’hospice de Laurac, un écolier, Amiel Bernard, entendit deux truands, recueillis sans doute dans cet asile de mendicité, discuter sur l’Eucharistie. L’un d’eux prétendait que pourvu que l’on eût la foi autant valait communier avec une feuille d’arbre et même avec du crottin qu’avec les espèces consacrées ; l’autre truand le contestait. Dans sa simplicité ce fait est des plus curieux ; il nous prouve que l’esprit de libre examen en matière religieuse avait pénétré dans les couches les plus infimes de la société puisque même les mendiants ne craignaient pas d’exprimer publiquement des doutes et même des interprétations singulièrement hétérodoxes sur les dogmes les plus sacrés[6].

[6] Jean Guiraud. L’albigéisme languedocien au XIIe siècle, p. CCXXXII.

Toutes les classes de la société avaient été gagnées par le néo-manichéisme ; et tout d’abord la noblesse. « Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissé corrompre », écrivait en 1177 Raymond V, comte de Toulouse, au chapitre général de Citeaux. Il aurait pu le dire de son propre fils Raymond VI. Tout en faisant des dons aux abbayes et en protestant de la pureté de sa foi catholique, ce dernier recherchait la société des Parfaits et se faisait toujours accompagner de l’un d’eux pour recevoir le Consolamentum en cas de maladie grave. Qui trompait-il, l’Église ou l’hérésie ? En tout cas cette duplicité dénotait chez lui un singulier opportunisme et les égards qu’il avait pour les Cathares, s’ils ne prouvaient pas sa foi en eux, lui étaient du moins inspirés par l’importance qu’il leur reconnaissait dans ses états.

Le comte de Foix Raymond Roger donna aux hérétiques une marque toute particulière de sa faveur lorsqu’il permit à sa femme Philippa de se faire Parfaite et par conséquent de renoncer à jamais à sa famille et à lui-même pour aller vivre avec eux. « En 1205, Philippa, comtesse de Foix, était établie à Dun où elle dirigeait une communauté de Parfaites, qui appartenaient elles-mêmes à l’aristocratie du pays. Pierre Guillaume d’Arvinha qui alla les voir dans leur couvent mentionne avec Philippa, Alamanda de Nogairol et sa propre mère Cécile d’Arvinha. Le comte de Foix était resté dans les meilleurs termes avec sa femme, puisque souvent il venait la voir à Dun avec son escorte et prenait ses repas avec elle et ses compagnes. Il semble même que Philippa ait fait, comme les Parfaits, des tournées d’apostolat, qui étaient de vraies missions… Le comte permit aussi à sa sœur Esclarmonde de recevoir le Consolamentum et, entouré de nombreux chevaliers, il assista à cette cérémonie qui se déroula en son château de Fanjeaux, en 1206. Une autre de ses sœurs offrit aux hérétiques sur ses propres terres un asile qu’elle croyait imprenable, sur une hauteur d’environ 1.200 mètres à Montségur ; elle les aida à y construire une forteresse escarpée et difficilement abordable qui devait les protéger de toutes les atteintes des croisés ».