Concevoir et mettre au monde un enfant c’était commettre un acte essentiellement démoniaque puisque c’était appeler à la vie de ce monde un être qui de ce fait serait la chose, le bien du démon. Se trouvant enceinte, Guillelma, femme d’un marchand de bois de Toulouse, reçut la visite de la Parfaite Fabressa. Celle-ci lui fit ses condoléances et sans doute aussi des reproches en lui conseillant « quod rogaret Deum ut liberaret eam a daemone quem habebat in ventro ». On devine facilement à quelles pratiques criminelles, même aux yeux de la loi civile, pouvaient conduire de pareilles condoléances et de tels conseils !

Quiconque recevait l’initiation cathare devait renoncer à jamais au mariage et s’il l’avait contracté, le rompre aussitôt, en quittant pour toujours son conjoint. « Décidé à recevoir le consolamentum, Guillaume de Raissac avertissait son beau-père qu’il allait lui renvoyer sa fille. Vers 1218, Bernard Pons de Laure était gravement malade à Roquefère-en-Cabardès ; sa femme Bermonde demanda à deux hérétiques de venir lui donner le consolamentum. Mais, avant de procéder à cet acte, ceux-ci exigèrent de Bermonde qu’elle renonçât à jamais à son mari et ce ne fut qu’après avoir reçu cet engagement qu’ils procédèrent à la cérémonie : « Post-modum, consolati fuerunt dictum infirmum. » Revenu à la santé, Pons de Laure abandonna l’hérésie, revint au monde et par la même occasion, reprit sa femme, oublieuse, elle aussi, de sa promesse. Mais bientôt, ce fut au tour de Bermonde d’être malade et de demander le consolamentum ; les deux hérétiques qui accoururent à son appel, n’agirent pas autrement que les premiers. Avant de commencer les rites de l’initiation, ils exigèrent que Pons de Laure renonçât à sa femme ; et après en avoir reçu la promesse formelle, ils le consolèrent : « Post-modum, dicti haeretici consolati fuerunt dictam infirmam. »

Dans leur aversion absolue du mariage, les Parfaits malgré leur farouche pureté, lui préféraient le libertinage ; il était plus grave, disaient-ils, facere cum uxore quam cum alia muliere. La raison en est facile à comprendre : les liaisons du libertinage étaient plus fragiles que celle du mariage et n’aboutissaient pas à la constitution d’une famille ; et à ce double titre elles étaient un obstacle moins grand à l’initiation qui comportait le vœu de perpétuelle continence.

Ainsi s’explique l’indulgence vraiment étrange que ces « purs » accordaient aux débordements de ceux de leurs adhérents qui « sympathisaient » avec leur secte sans en adopter toutes les doctrines et encore moins les pratiques, les Croyants.

Au vu et au su de tout le monde, Guillelma Campanha était la concubine d’Arnaud Mestre et cependant Parfaits et Parfaites descendaient chez elle quand ils passaient dans son pays, au Mas-Saintes-Puelles. Raymond de Na Amelha lui aussi, logeait chez sa concubine, Na Barona, les Parfaits qu’il protégeait et en particulier l’un des chefs de l’Église hérétique Bertrand Marty. Parmi les Croyants qui se pressaient aux prédications de Bertrand Marty à Montségur vers 1240, nous distinguons plusieurs faux ménages : Guillelma Calveta amasia Petri Vitalis ; Willelmus Raimundi et Arnauda amasia ejus ; Petrus Aura et Boneta, amasia uxor ejus ; Raimunda, amasia Othonis de Massabrac. La famille de Villeneuve, à Lasbordes, protégeait ouvertement l’hérésie ; or il y avait chez elle un bâtard, Adhémar, frater naturalis Poncii de Villanova, et l’on peut en dire autant d’autres seigneurs protecteurs de l’hérésie et amis des « Purs », les Unaud de Lanta, les sires du Vilar, les Mazeroles de Gaja.

En même temps que la famille, les doctrines et la propagande de ce néo-manichéisme sapaient à la base les institutions sur lesquelles s’élèvent toutes les sociétés civilisées.

Prenant à la lettre et dans son sens le plus rigoureux la parole du Christ déclarant que quiconque tue par l’épée, périra par l’épée, ils déniaient à la société et au gouvernement le droit de répression, les uns d’une manière absolue, car ils enseignaient « quod nullo modo facienda est justitia, quod Deus non voluit justitiam », les autres, plus opportunistes, en condamnant seulement la peine de mort.

L’un des « sympathisants » étant devenu Consul de Toulouse, l’hérétique Pierre Garsias lui rappela qu’il n’avait pas le droit de participer à un procès pouvant aboutir à une sentence capitale « quod nullo modo consentiret in judicando in mortem alterius ».

Du même principe « qu’en aucun cas on ne peut tuer, nullo casu occidendum », ils tiraient la condamnation de toutes les guerres, même défensives. Ennemis de la justice et de l’armée, ils étaient de vrais anarchistes, ne différant de ceux de nos jours que par le vêtement de leur pensée, car c’est au nom de leur théologie qu’ils sapaient la société, tandis que nos anarchistes modernes le font au nom de conceptions philosophiques ou libertaires.

Les gouvernements n’attendirent pas le XIIe siècle pour voir le danger que de semblables doctrines feraient courir à l’ordre social si elles gagnaient les foules et à plusieurs reprises, ils essayèrent d’en réprimer la propagande. Fait curieux et qui prouve que ce n’est pas l’Église qui a inventé la répression de l’hérésie par des lois pénales : ce fut un empereur païen, celui-là même qui entre tous a persécuté les chrétiens avec le plus d’acharnement, Dioclétien qui a porté les premières lois contre le Manichéisme, ancêtre direct, nous l’avons vu, du Catharisme. Par un décret de 287 qu’a enregistré le code Théodosien, il édicta contre tous les disciples de Manès, sans distinction de secte, la peine de mort ou tout au moins des travaux forcés aux mines, et ses successeurs Valentinien et Honorius ne firent que suivre son exemple lorsque, par une série d’édits réunis au livre XVI du Code Justinien, ils frappèrent d’exil et de confiscation plusieurs sectes hérétiques et de mort certaines sectes manichéennes estimées encore plus dangereuses ; ces peines furent renouvelées par l’empereur Justinien.