D’autres brusquaient les choses, et pour libérer leur âme de leur corps, ils se donnaient eux-mêmes la mort. « Le suicide, écrit Mgr Douais, d’après les réponses des hérétiques aux interrogatoires de l’Inquisition, était pour ainsi dire à l’ordre du jour. On en vit qui se faisaient ouvrir les veines et se mouraient dans un bain ; d’autres prenaient des potions empoisonnées ; ceux-ci se frappaient eux-mêmes. L’Endura était le mode de suicide le plus employé : il consistait à se laisser mourir de faim. Les documents sur l’hérésie cathare qu’a publiés Dœllinger nous en présentent plusieurs cas. » Raymond Isaure racontait en 1308 aux inquisiteurs qu’aussitôt initié, Guillaume Sabatier se mit en endura dans sa maison de campagne ; il y resta sept semaines entières sans manger, puis mourut. Une femme du nom de Gentilis se condamna, dans les mêmes circonstances, au jeûne le plus absolu et mourut au bout de six jours. Une femme de Coustaussa, non loin de Limoux, ayant quitté son mari vint dans le Savartès recevoir l’initiation du Consolamentum. Aussitôt après, elle se mit en endura à Ax et mourut. Le témoin qui rapportait ces faits aux inquisiteurs déclarait avoir ouï dire par plusieurs hérétiques qu’avant de mourir, cette femme était restée à jeun environ douze semaines. Une certaine Montoliva se mit en endura « ne mangeant rien et ne buvant que de l’eau fraîche ; elle mourut au bout de six semaines. » Quelquefois, c’étaient les ministres cathares eux-mêmes qui condamnaient à la mort par le jeûne absolu ceux qu’ils venaient d’initier et dont ils assuraient le salut par une mort suivant immédiatement la purification de l’initiation. C’est ce que nous dit une déposition reçue par l’Inquisition vers 1242. « Le ministre défendit de donner désormais à manger à la malade qu’il venait « d’hérétiquer », ne dicta infirma perderet bonum quod receperat. » (P. 53).

Ces doctrines et ces pratiques n’étaient pas nées au XIIe siècle dans ces pays du Midi de la France ou du Nord de l’Italie où elles eurent tant d’adeptes. Elles étaient aussi anciennes, peut-être même plus anciennes que le christianisme dont elles niaient si radicalement le dogme et la morale. Dans le dualisme opposant le bon et le mauvais principe, nous reconnaissons les doctrines manichéennes qui propagées en Perse et dans tout l’Orient, se dressèrent contre l’Église naissante et traversèrent tout le Moyen-Age. Dans le système des hypostases tirant de la substance divine Jésus, Marie et une infinité d’esprits bienheureux, nous retrouvons la théorie des éons de la Gnose primitive.

Le système qui faisait de la vie terrestre et de la Passion du Christ une fantasmagorie, le docétisme, avait été enseigné, dès le IIe siècle, par le marcionisme et combattu par les Pères apostoliques, puis au IIIe par Tertullien et par saint Hilaire au IVe. L’adoptianisme qui faisait de Jésus le fils adoptif du Père, avait été enseigné semble-t-il vers 260 à Antioche par Paul de Samosate, et aux temps de Charlemagne par Félix, évêque d’Urgel. L’encratisme, c’est-à-dire la prohibition absolue de la génération et de toute nourriture animale, avait été prêché, bien avant les Cathares, par la Gnose et le marcionisme au IIe et au IIIe siècle, et encore au milieu du IVe siècle par des disciples extrémistes d’Eustathe de Sébaste que condamna, en 340, le concile de Gangres. Ainsi le catharisme du XIIe siècle nous apparaît moins comme une hérésie nouvelle que comme un syncrétisme d’hérésies ayant traversé tout le Moyen Age et finissant par se réunir en un système néo-manichéen.

Ce n’est donc pas par leur nouveauté que ces doctrines prirent une importance capitale, mais par le nombre de leurs adeptes. En se propageant dans les masses elles sortirent du domaine de la spéculation théologique pour pénétrer l’opinion publique et exercer une influence considérable sur la vie sociale.

C’est par sa morale sociale en effet beaucoup plus que par ses rêveries mystiques ou théologiques que le catharisme attira l’attention de plus en plus inquiète de l’Église et des gouvernements.

Tant qu’il demeure un acte individuel le suicide est assurément coupable, mais il n’est pas un danger social : il le devient si une doctrine le prêche et par la diffusion de plus en plus grande de ses enseignements en multiplie tellement le cas qu’il devient une épidémie. Il en fut ainsi de la doctrine de l’endura cathare, mais beaucoup plus encore de celle qui proposait au genre humain tout entier la virginité perpétuelle.

Les néo-manichéens du XIIe siècle ne se contentaient pas en effet de la prôner comme une forme supérieure, mais exceptionnelle, de la vie morale et religieuse comme l’avaient fait de tout temps les chrétiens ; leur pessimisme radical la présentait comme l’idéal de l’humanité tout entière parce qu’elle était le moyen d’en finir avec la vie. L’endura tuait la vie dans l’individu ; la virginité universelle devait la tarir dans le genre humain.

C’est ce qu’enseignaient formellement les Cathares en condamnant non seulement la fornication et la luxure, mais le mariage lui-même, et par le mariage la propagation de la race humaine.

Ils n’établissaient pas, comme le christianisme, une distinction essentielle entre la débauche et le mariage ; dans ce dernier, ils ne voyaient qu’une légalisation criminelle et sacrilège de la première. Leur intransigeance farouche leur dictait pour flétrir le mariage la formule dont se servent de nos jours ceux qui contre lui prônent au contraire la « liberté de l’amour » et l’union libre. « Matrimonium est meretricium, matrimonium est lupanar » disaient les Cathares du Moyen-Age ; « le mariage est un concubinat légal », disent les bolchevistes et les anarchistes d’aujourd’hui.

Après avoir entendu beaucoup de Cathares, l’inquisiteur Bernard Gui résumait ainsi leur doctrine : « Ils condamnent absolument le mariage entre l’homme et la femme ; ils prétendent qu’on y est en état perpétuel de péché ; ils nient que le Dieu bon l’ait jamais institué. Ils déclarent que connaître charnellement sa femme n’est pas une moindre faute qu’un commerce incestueux avec une mère, une fille, une sœur. »