Ceux qui le savaient étaient les fils de l’Esprit et ils adoraient Dieu en esprit et en vérité. Ils formaient l’Église cathare. Les autres restaient sous l’emprise de Satan parce qu’ils continuaient l’erreur de l’Ancien Testament et ils demeuraient les sectateurs de Jéhovah puisqu’ils ne comprenaient ni la mission de Jésus, ni la signification du Nouveau Testament. Ceux-là formaient l’Église catholique et les autres églises chrétiennes. Ainsi le dualisme de l’humanité s’avérait dans l’opposition irréductible du Catharisme et du Christianisme.

De cette métaphysique et de cette théologie les Cathares tiraient leur morale individuelle et sociale. Pour se sauver il fallait séparer l’âme du corps, et on y parvenait de deux manières.

Les uns pratiquaient une vie d’ascétisme qui diminuant progressivement l’action du corps sur l’âme, finissait par établir entre eux un divorce de fait que la mort ne faisait que ratifier ; pour employer une expression de la mystique chrétienne, on mourait à soi-même avant de mourir à la vie de ce monde.

Le moyen d’y parvenir c’était de s’incorporer le moins de matière possible et par conséquent de se nourrir le moins possible ; de là cette abstinence qui était l’une des pratiques les plus rigoureuses de la morale cathare. Elle consistait dans un régime végétarien ; la viande des animaux, et tout ce qui provenait d’eux, comme le lait, le fromage et les œufs, étant considérés comme choses plus particulièrement matérielles. Ils permettaient cependant l’usage du poisson parce que cet animal à sang froid leur semblait moins matériel que les animaux à sang chaud.

A cette raison de s’abstenir de la viande, provenant de l’horreur que leur inspirait l’impureté de la matière, certaines sectes en ajoutaient une autre tirée de leur croyance à la métempsychose. « Ils ne tuent jamais ni animal, ni volatile, écrivait d’eux l’inquisiteur Bernard Gui, car ils croient que dans les animaux privés de raison et même dans les oiseaux résident les esprits des hommes qui sont morts sans avoir été reçus dans leur secte, par l’imposition des mains selon leurs rites. »

C’est à cette horreur de toute viande qu’on les reconnaissait. « Invité à Albi chez le marchand Golfier, l’hérétique Guillaume Payen refusa du poulet rôti qu’on lui présentait. Se doutant alors que son hôte était Cathare, Golfier lui fit servir du poisson et il en mangea. » Lorsqu’ils allaient de village en village visiter les adhérents dont ils voulaient réchauffer le zèle, on leur donnait ce qui était nécessaire à leur subsistance ; or ce n’était jamais de la viande, des œufs, de la graisse ou du laitage, mais des fruits frais ou secs, raisins, figues, amandes, noisettes, du blé ou des légumes, du vin, du miel, des fouaces ou gâteaux de farine de froment. »[4] Quand une personne était « consolée », c’est-à-dire recevait l’initiation cathare, on lui demandait : « Promettez-vous à Dieu, à l’Évangile et à nous de ne plus manger désormais de viande, de fromage, d’œufs, ni de tout autre aliment gras ? »

[4] Jean Guiraud. Questions d’histoire et d’archéologie, p. 63, 64.

L’acte qui était considéré comme le plus matériel, celui qui avait fixé dans le mal Adam et toute sa descendance, c’était l’acte de la génération. Coupable à cause de la souillure qu’il imprimait, il l’était aussi parce qu’en appelant de nouveaux êtres à la vie terrestre et matérielle, il étendait le règne de Satan. La chasteté perpétuelle s’imposait donc à tout Cathare.

Alimenter le moins possible la vie en soi et s’abstenir de la propager, c’était bien, mais ce qui était encore mieux c’était de la restreindre progressivement pour arriver un jour, en la détruisant, à libérer entièrement l’âme de sa prison corporelle. Parvenir à s’abstraire tellement de son propre corps qu’on n’use plus d’aucun de ses sens et qu’on perde complètement conscience de sa propre existence était considéré par les Cathares comme un degré élevé de perfection. Ils regardaient comme leurs modèles et leurs saints ceux qui atteignaient ainsi au nirvanâ tel qu’on le voit encore chez les fakirs de l’Inde. « Berbeguera, femme de Lobent, seigneur de Puylaurens, en Albigeois, alla voir par curiosité un de ces saints hérétiques. « Il lui apparut, racontait-elle, comme la merveille la plus étrange : depuis fort longtemps il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre, insensible à ce qui l’entourait. » (P. 55)[5].

[5] Les références données ainsi dans le texte et ne portant pas le titre de l’ouvrage, se rapportent au livre déjà cité au bas de la page la plus proche.