Le Christ, disaient les Cathares, était venu sur terre pour sauver l’humanité et, sur ce point, ils s’accordaient avec les catholiques, mais ils s’en séparaient dès qu’ils définissaient la personne et l’œuvre du Rédempteur.

Ils l’appelaient souvent Dieu, mais ils donnaient de sa divinité des explications diverses mais toutes contraires à la conception chrétienne. Il était dieu parce qu’il était l’une des nombreuses émanations du Dieu bon et éternel. Certains attribuaient à Jésus, émanation ou éon, une dignité éminente sur tous les autres éons parce que seul d’entre eux il avait été adopté par l’Être suprême dont il était ainsi le Fils et qu’il pouvait appeler son Père.

Un ministre cathare, Guillaume Fabre, de Pech-Hermer, expliquait ainsi à ses fidèles la nature et la mission du Christ : « Voyant que son royaume s’appauvrissait sous l’action des esprits mauvais, Dieu demanda à ceux qui l’entouraient : « Qui de vous veut être mon fils, de sorte que je sois son père ? » Comme personne ne lui répondait, Jésus qui était son baile (homme de confiance), Christus qui erat bajulus Dei, lui dit : « Je veux être votre fils et j’irai partout où vous m’enverrez. » Et alors Dieu l’adopta pour fils et l’envoya dans le monde prêcher le nom de Dieu. »

Quelque différentes que fussent ces explications, tous les Cathares s’entendaient pour nier l’Incarnation. Puisque toute matière était foncièrement mauvaise et le domaine de Satan, comment un dieu aurait-il pu y demeurer en s’unissant à la chair ? Il se serait mis ainsi sous la domination de celui-là même dont il venait libérer l’humanité.

Le Rédempteur ne pouvait donc être que pur esprit ; mais comme d’autre part, il voulait tomber en ce monde sous les sens des hommes, il fallait qu’il prît les apparences d’un homme. Partant de ce principe, les Cathares faisaient de la vie terrestre du Christ une fantasmagorie perpétuelle.

La Vierge Marie n’avait été, elle aussi, qu’un pur esprit aux apparences humaines. Sa maternité n’était que l’union des deux esprits, qui formaient tout son être, le sien et celui de son divin fils. « C’est ce que voulait dire un docteur hérétique de Castelsarrasin, R. de Rodols, lorsque, prenant l’expression évangélique obumbrare dans son sens étymologique, il déclarait que le Sauveur était venu en ce monde comme une ombre et non dans la réalité d’un corps humain : « Deus non venerat in beata Virgine sed obumbraverat se ibi tantum[3]. »

[3] Jean Guiraud, op. cit., p. LXI.

Jésus avait grandi, avait mené la même vie que les autres hommes, mangeant, buvant, parlant ; pures apparences que tout cela, répondaient les hérétiques. « Omnia in similitudine facta fuisse. »

Il avait au moins souffert pendant sa Passion, pour racheter l’humanité par les douleurs de son sanglant sacrifice. Non ! répondaient-ils, car étant pur esprit il ne pouvait ni souffrir, ni mourir, ni par conséquent ressusciter : « non fuit passus in carne, non fuit mortuus corporaliter… non resurrexit vere quia mortuus non fuit. » Mais alors que penser des récits pathétiques de la Passion ? On les expliquait soit par la persistance de la fantasmagorie jusque sur la Croix, soit par la substitution au Christ disparu d’un homme réel expiant son propre péché. A Montesquieu, le ministre cathare Bonafos enseignait chez Guillaume de Villèle « que sur la Croix, le Christ avait été figuré par un voleur, aussi coupable que les deux larrons qui étaient à ses côtés. Dès lors, il n’y avait dans ce supplice rien de révoltant puisque celui qui représentait Jésus expiait ses fautes personnelles. D’après un autre hérétique, Limosus Nègre, cet homme avait déjà traversé plusieurs existences, en vertu de la métempsychose ; or dans l’une il avait commis des meurtres et des fornications. C’est pour cela, ajoutait-il, que le crucifié a été frappé de la lance : coupable d’homicide, il tombait sous le coup de la sentence qui condamne à périr par le glaive quiconque a tué par le glaive. Agents du démon, les Juifs avaient cru mettre en Croix le Fils de Dieu, mais ils n’avaient eu entre les mains qu’un vulgaire voleur ; sur le Calvaire comme au jour de la Création de l’homme, le Père du mensonge s’était trouvé dupé lui-même. » (P. LVII).

D’ailleurs, pour les Cathares, la Rédemption n’était pas une expiation, mais un enseignement ; pour libérer les âmes de l’emprise de Satan, il suffisait de leur apprendre comment elles pouvaient se libérer elles-mêmes de la prison de leur corps et redevenir de purs esprits retournant de droit à Dieu dès qu’elles retrouvaient ainsi leur nature spirituelle.