Ils se divisaient aussi quand ils voulaient expliquer l’origine de ces deux mondes opposés. Pour les uns, la matière était éternelle et le rôle du démon avait été de la tirer du chaos en séparant, pour les combiner entre eux, ses quatre éléments essentiels : le feu, l’air, l’eau et la terre. Dans ce cas, Satan n’avait été que l’artisan de la matière, le démiurge. D’autres, au contraire, disaient qu’il en avait été le créateur, l’ayant tirée du néant.

Mêmes hésitations quand il s’agissait d’expliquer le monde des esprits. Pour les uns, les esprits avaient existé de tout temps au sein de Dieu, et ils en étaient sortis par une série indéfinie d’émanations ou hypostases, analogue à celle par laquelle le Fils procède du Père. D’après les autres, au contraire, les esprits auraient été tirés du néant par un acte créateur du Dieu bon.

L’homme appartenait par sa double nature à l’un et l’autre de ces mondes opposés. Son corps, fait d’une matière corruptible, était l’œuvre et la propriété de Satan ; mais son âme, pur esprit, ne pouvait venir que de Dieu et lui appartenait. C’est par des récits mythiques que ces hérétiques expliquaient la première rencontre et l’union de l’âme et du corps dans l’être humain.

D’après les uns, Adam avait été un ange envoyé par Dieu pour voir comment Lucifer organisait la matière ; dès qu’il le vit épiant ainsi son œuvre, le démon se saisit de lui et l’enferma dans un corps fait de limon. « Rends ce que tu dois ! » lui dit-il, c’est-à-dire soumets-toi à la matière ! « Adam se jeta alors à ses pieds, le supplia d’avoir pitié de lui et de le délivrer de la prison ignoble dans laquelle il se trouvait enfermé lui promettant de se mettre désormais à son service. Le démon refusa et le força à lui payer sa dette en accomplissant avec Ève l’œuvre de chair. » Quand il l’eut accomplie, Adam fut engagé à jamais dans la matière, et avec lui tous ses descendants, parce qu’ils provenaient de l’acte le plus matériel qui se puisse imaginer, l’union de l’homme et de la femme.

D’autres hérétiques expliquaient le dualisme de la nature humaine d’une manière qui se rapprochait de la doctrine catholique. Avant la création de la matière, disaient-ils, Satan avait été l’auteur de la révolte des anges et de leur chûte. Mais en foudroyant les anges rebelles, Dieu leur avait procuré un moyen de se relever par l’expiation. Il avait permis à Satan de se servir d’eux pour animer les corps qu’il venait de former du limon, mais auxquels manquait l’esprit de vie. Satan s’en était réjoui parce qu’il croyait qu’emprisonnés ainsi par lui dans la matière, les anges rebelles lui appartiendraient à jamais ; mais dans sa courte sagesse il ne voyait pas qu’il ne faisait que préparer sa défaite en procurant dans la prison du corps aux esprits déchus l’épreuve et la pénitence qui leur permettraient, après la mort, de rentrer dans le paradis perdu.

Ce dualisme de l’homme, ces hérétiques le retrouvaient dans l’humanité et dans son histoire. L’âme, disaient-ils, était restée ignorante de sa nature, de sa chute au sein du corps et de sa destinée ; elle ne les avait connues que lorsque le Christ était venu sur terre pour les lui révéler. Dès lors, l’histoire du monde se divisait en deux grandes périodes : celle qui avait précédé la venue du Christ pendant laquelle Satan régnait sans conteste sur un monde ignorant, et celle qui l’a suivie au cours de laquelle l’empire lui est disputé par la doctrine qui arrache l’âme à sa captivité corporelle.

Dès lors, l’Ancien Testament avait été le règne de Satan ; le dieu qu’adoraient les Juifs charnels Jéhovah, était Satan lui-même et la Bible l’histoire de sa domination sur le peuple hébreu. « Les Cathares (c’est ainsi que se nommaient ces hérétiques) prenaient donc le contrepied de l’Ancien Testament et tout ce que celui-ci attribuait à Dieu ils le rapportaient à Satan. Les patriarches et les prophètes de l’Ancienne Loi n’étaient en réalité que des fils de Bélial, de vrais démons suscités par leur père pour maintenir son règne ; et dans leur nombre ces hérétiques comptaient Énoch, Abraham, qui reçut de Satan la circoncision, Moïse qui, étant lui-même mauvais, s’entretint à plusieurs reprises avec le démon, accomplit sur son injonction et avec son secours tous ses miracles, reçut de lui la Loi sur le Sinaï et édicta, sous son inspiration, tous les rites de la religion juive, pour se faire adorer comme un dieu ; enfin les prophètes qui furent suscités non par le dieu bon, mais par Satan pour activer, à la suite de Moïse, le culte du diable »[2].

[2] Jean Guiraud. L’Albigéisme languedocien au XIIe siècle, p. XLIX.

Entre tous ces prophètes, les Cathares distinguaient le dernier en date, Jean-Baptiste, pour lui témoigner une aversion particulière. Il avait été suscité par le démon, disaient-ils, comme le moyen suprême d’empêcher l’œuvre du Christ dont le Précurseur aurait été ainsi le plus puissant antagoniste. Le baptême matériel de l’eau qu’il prêchait et qu’il conférait aux masses était fait pour les détourner du baptême de l’esprit qu’apportait Jésus comme signe de sa doctrine purement spirituelle.

Ils n’ignoraient pas les nombreux passages du Nouveau Testament où le Christ et ses disciples parlent avec respect de l’Ancienne Loi, des patriarches tels que Abraham, des prophètes tels que David, l’ancêtre de Jésus lui-même, d’Élie et de tous ceux dont le Sauveur invoquait le témoignage. Mais ils déclaraient que, dans le Décalogue et dans l’ensemble de l’Ancien Testament, le démon avait habilement mêlé un peu de vérité à une masse de mensonges pour mieux tromper l’humanité.