Au cours de ses prédications saint Dominique faillit être massacré par les hérétiques. Pressentant quelque embûche, nous dit un de ses biographes du XIIIe siècle, il marchait intrépide et alerte, montant vers Fanjeaux. Du bord du sentier tombèrent sur lui des gens armés qui l’avaient attendu pour le tuer et ils n’y renoncèrent qu’en voyant avec quelle ardeur il désirait le martyre. « A quoi bon, se dirent-ils, faire son jeu ? » Encore de nos jours, en souvenir de ce fait ce sentier s’appelle le chemin du Sicaire et le lieu même où saint Dominique fut assailli est marqué d’une croix. Ce fut l’assassinat du légat Pierre de Castelnau, par des hérétiques, familiers du comte de Toulouse, qui déchaîna la guerre des Albigeois en déterminant le pape Innocent III à faire prêcher la Croisade.
En face de ces violences et de ces attentats de sectes qui se croyaient tout permis, le clergé catholique s’abandonnait, sans la moindre réaction, soit qu’il fut découragé, soit que plusieurs de ses membres fussent complices de l’hérésie, comme ces prélats et ces clercs du XVIe siècle, qui pactisèrent avec la Réforme.
Le métropolitain de tous ces diocèses que désolait l’hérésie, Bérenger, archevêque de Narbonne depuis 1191, appartenait par sa naissance à cette féodalité infectée de catharisme puisqu’il était le fils de Raymond Bérenger, comte de Barcelone, et oncle de ce roi d’Aragon, Pierre, qui devait trouver la mort à la bataille de Muret, en combattant les croisés. En 1204, les légats du Saint-Siège le dénoncèrent à Innocent III comme coupable « de montrer une extrême négligence dans les fonctions de son ministère et de n’avoir pas encore visité ni sa province ni son diocèse depuis treize ans qu’il occupait son siège, conduite, disaient-ils, qui n’avait pas peu contribué à l’accroissement de l’hérésie dans tout le pays. » De mœurs relâchées, pratiquant la simonie, il n’avait ni les moyens, ni même la volonté de s’opposer au mal ; il devait être déposé en 1212 après la victoire des Croisés.
L’année précédente, son suffragant, Bernard Raymond de Roquefort, évêque de Carcassonne, avait eu le même sort à cause de ses accointances avec la noblesse hérétique à laquelle il se rattachait par sa naissance et toute sa parenté ; il en fut de même de Raymond de Rabastens, évêque de Toulouse.
Nous avons vu plus haut quel singulier abbé, la violence du sire hérétique de Saissac imposa au monastère bénédictin d’Alet. Aussi n’est-il pas étonnant que le légat apostolique, Conrad, cardinal évêque de Porto, ait procédé contre cet abbé Boson et l’ait dégradé « comme favorisant les hérétiques ». Il est à croire que la grande majorité des moines ressemblait à l’abbé, puisque au lieu de donner à Boson, un successeur, le légat concéda l’abbaye et ses biens au chapitre de Narbonne, « parce que l’abbé et les moines du dit Alet soutenaient les hérétiques de la dite ville. »
On ne saurait affirmer que l’abbé de Saint-Volusien de Foix fût hérétique, mais son entourage comptait de nombreux Cathares. Il appartenait à une famille de haute noblesse, que le catharisme avait profondément pénétrée, la famille de Durban. « Vers 1224, son frère Bertrand reçut le Consolamentum à Pamiers, à son lit de mort, en présence de plusieurs seigneurs du pays de Mirepoix ; il légua aux Parfaits son cheval. Agnès, sa sœur, était, elle aussi, hérétique. Vers 1210, à Castel-Verdun, en présence de Raymond de Montlaur, frère de l’abbé de Saint-Antonin de Pamiers, elle déclarait qu’il n’y avait de salut que chez les Cathares, non erat salvatio nisi in haereticis. Elle éleva son fils Garcias Arnaud dans ces doctrines. En 1230, elle assistait à une cérémonie de la secte à Castelverdun, chez Pons Arnaud, seigneur du lieu.
Les Parfaits avaient des intelligences dans le monastère bénédictin de Sorèze ; ils envoyaient, un jour, une corbeille de cerises au moine Guilabert Alzeu (p. CCLXXXVII).
Quant au bas clergé, encore plus mêlé, surtout dans les campagnes, aux populations indifférentes ou fanatisées par les Parfaits, il était découragé et démoralisé ; il se résignait à son impuissance ou même entretenait de bonnes relations avec les hérétiques afin de n’avoir pas la vie trop dure. Il faisait, en somme, comme plus d’un curé de notre temps qui croit nécessaire de faire bon ménage avec son maire franc-maçon, telle famille radicale ou son instituteur socialiste parce qu’il serait dangereux de les combattre.
Les interrogatoires de l’Inquisition nous présentent plusieurs de ces curés qui entretenaient de bonnes relations non seulement avec les Croyants mais même avec les Parfaits. Tel celui de Saint-Michel-de-Lanès, en Lauraguais, maître Arnaud Baron : il aime tellement le jeu qu’il laisse mourir ses paroissiens sans sacrements et sans absolution plutôt que d’abandonner ses échecs et ses dés… et peut-être aussi, ajoutons-le, parce qu’on a trop souvent refusé son ministère. Entre un chrétien austère ne jouant pas et un hérétique Croyant bon joueur, il n’hésite pas : c’est ce dernier qu’il fréquente. Aussi par le jeu est-il fort lié avec les hérétiques et avec le plus important de tous, le sire de Saint-Michel, seigneur du lieu, son partenaire. D’une tolérance qui eût réjoui Voltaire, il accepte des invitations à dîner au couvent hérétique de Labécède, paroisse cependant assez éloignée de la sienne. Il a tellement la confiance des Parfaits qu’il assiste à leurs cérémonies, sans toutefois s’associer à leurs prières ou les adorer. « Lorsque les Croyants revenaient à l’Église il avait une singulière manière de les absoudre. L’un d’eux, Guillaume d’Issel, reçut de lui la pénitence dite des vendredis (penitentia de sextis feriis). Mais, peu après, prêtre et pénitent se mirent à jouer et la pénitence que le curé venait d’imposer fut l’enjeu de la partie. Guillaume d’Issel la gagna et la pénitence lui fut enlevée !
Un autre curé, celui de Cadenal, habita pendant deux ans, avec un Parfait, prenant avec lui tous ses repas. Il savait fort bien qu’il était le commensal d’un « hérétique vêtu », mais peu lui importait. « Un chevalier de Puylaurens, Sais de Montesquieu, alla entendre la prédication de deux hérétiques de marque, Bernard de la Mothe et Raymond de Carlipa ; il aperçut dans l’assistance Rocas, curé de Cuq-Tolsa ; et cependant c’était en 1225, alors que la Croisade des Albigeois avait porté de grands coups à l’hérésie. Un autre jour, il vit grande foule devant le château de Puylaurens où un Vaudois allait faire une conférence ; et comme il reprochait à plusieurs de ceux qui étaient ainsi assemblés de venir entendre un hérétique, ils lui répondirent qu’ils pouvaient bien le faire puisque leur curé était avec eux. Il y avait en effet parmi eux maître Bernard Adalbert, curé de la Crozelle.