« Les interrogatoires de l’Inquisition nous révèlent un fait tellement inouï qu’il est à peine croyable. La citadelle de l’orthodoxie, le couvent dominicain de Prouille, aurait compté, un traître en 1220, du vivant même de saint Dominique, et le propre fils de Simon de Montfort, qui avait été le chef de la Croisade et était mort en combattant l’hérésie, Amaury aurait eu un chapelain hérétique. C’est ce que déclarait à l’inquisiteur un habitant de Fanjeaux, Bernard Mir : « Dans ce bourg, chez Guillelme de Nabona, il alla entendre l’un des chefs des Cathares, Raymond Mercier et son compagnon ; il y avait là Peytavi Arveu, Guillaume Hugon, clerc, un autre clerc, Guillaume de Lanta, un convers de Prouille, Pierre Roger, et Gaubert, chapelain du comte de Montfort ; et tous adorèrent les hérétiques en fléchissant le genou et en disant : « Bons hommes, priez Dieu pour nous ! » (p. CCXC).
CHAPITRE II
L’ÉTABLISSEMENT DE L’INQUISITION
Sommaire. — Missions cisterciennes impuissantes, — Saint Dominique. — La Croisade des Albigeois. — La répression de l’hérésie par le pouvoir civil et l’Église avant l’Inquisition. — Constitution de Vérone. — Le concile de Toulouse. — Règlements de l’Inquisition toulousaine. — Prêcheurs et Mineurs. — Manuels des Inquisiteurs.
De toute évidence, l’Église ne pouvait pas compter sur un pareil clergé pour arrêter les progrès de l’hérésie et encore moins reconquérir sur elle le terrain perdu. Aussi, au cours du XIIe siècle, les papes avaient-ils fait appel au clergé du Nord de la France et surtout à l’ordre de Citeaux. A la demande du pape, saint Bernard était venu prêcher contre les hérétiques ; ni son éloquence, ni l’ardeur de son zèle apostolique, n’avaient réussi ; on l’avait tourné en dérision. En 1177, Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone dirigea une mission dans les états du comte de Toulouse ; elle n’obtint aucun résultat appréciable. En 1181, Henri, abbé de Clairvaux, fit une nouvelle tournée accompagnée de mesures de répression puisqu’il déposa l’archevêque de Narbonne, Pierre d’Arsac. Il réunit plusieurs conciles pour réformer l’Église occitane et il s’empara de la ville de Lavaur qui était un repaire d’hérétiques. Malgré ces actes d’énergie, le Catharisme continua à faire de tels progrès que, dès l’année même de son avènement, Innocent III s’en préoccupa. Il organisa une troisième mission cistercienne à la tête de laquelle il mit deux religieux ; l’un d’eux, Raynier, étant tombé malade, fut remplacé par l’archidiacre de Maguelonne, Pierre de Castelnau, qui fit aussitôt profession dans l’ordre de Citeaux et devint moine de l’abbaye de Fontfroide près de Narbonne.
Munis de pleins pouvoirs par le Saint-Siège, ces nouveaux légats mêlèrent la répression à la persuasion. Ils firent des enquêtes ou inquisitions sur les hérétiques et leurs menées, exigeant, sans l’obtenir, leur répression du pouvoir séculier, qui le plus souvent, était gagné lui-même à l’hérésie ; ils menaçaient les endurcis de sentences d’excommunication et de confiscation de leurs biens.
En même temps, ils multipliaient les prédications et engageaient même avec les Parfaits des conférences contradictoires ; dans l’une d’elles qui eut lieu, en 1204, à Carcassonne, Pierre de Castelnau et Raoul, son collègue, se mesurèrent avec l’évêque cathare, Bernard de Simorre. Peine perdue ! en 1204, Pierre de Castelnau était tellement découragé qu’il demandait au pape Innocent III, sans l’obtenir, d’être relevé de ses fonctions.
Ce fut alors que traversant le Languedoc, Diégo, évêque d’Osma, et le sous-prieur de son chapitre, Dominique de Gusman, voyant le désarroi des prédicateurs cisterciens et la puissance de l’hérésie, abandonnèrent leurs projets de voyage pour se consacrer à leur tour à la lutte contre l’hérésie.
Pour gagner les âmes égarées ils employèrent deux moyens. Ils essayèrent de rivaliser d’austérité avec les Parfaits : renvoyant ses équipages en Espagne, Diégo, accompagné de Dominique, parcourut les campagnes, pieds nus, revêtu d’une robe de bure, sans argent, faisant contraste avec la magnificence des légats cisterciens. En même temps, ils multipliaient les prédications et les conférences contradictoires dans des réunions qui étaient présidées par un bureau mixte et se terminaient par le vote d’ordres du jour, comme nos modernes meetings.
Plusieurs de ces controverses furent brillantes. A Servian, près de Béziers, la réplique fut donnée à saint Dominique et à Diégo par un prêtre apostat, Thierry, et la discussion se prolongea pendant huit jours. De là les missionnaires allèrent à Béziers où les conférences contradictoires se poursuivirent quinze jours. Il en fut de même à Montréal où les plus illustres cathares, au nombre desquels était Guilabert de Castres, argumentèrent contre Diégo et Dominique.
Ces missions avaient les résultats les plus différents. A Verfeil, l’obstination hérétique fut telle que Diégo contre ce bourg renouvela la malédiction que lui avait déjà lancée, à la suite de son échec, saint Bernard : « Verfeil (Viridefolium, feuille verte), que le seigneur te dessèche ! » A Montréal, au contraire, saint Dominique semble avoir eu l’avantage : les arbitres qui appartenaient au clan hérétique, refusèrent de mettre aux voix l’ordre du jour et 150 conversions au catholicisme suivirent la réunion (1206). Une grande controverse eut lieu, l’année suivante, à Pamiers, entre les catholiques et les Vaudois ayant à leur tête Durand de Huesca. Le président de la réunion était du parti hérétique ; non seulement il se convertit avec ses compagnons vaudois, mais encore il forma avec eux la pieuse association des Pauvres catholiques qui faisaient vœu de mendier leur pain, de pratiquer la charité et de prêcher les hérétiques.