L’Inquisition est un tribunal ; mais les jugements de tout tribunal supposent, d’une part, une des lois d’une formule absolue et, de l’autre, des sentences en faisant une application adaptée à chaque cas particulier que le texte juridique ne peut pas prévoir ; une législation rigide et une jurisprudence essentiellement variable. C’est donner une idée tout à fait fausse de l’Inquisition que d’aligner les constitutions pontificales et les canons de conciles qui définissaient sa procédure et son code pénal. Si on veut serrer de plus près les faits, il faut aussi voir comment, en fait, le Saint Office fonctionnait et dans quelle mesure il s’en tenait à la lettre de la loi ou l’interprétait soit en l’élargissant soit en la restreignant dans l’application.
On nous dit, par exemple, que la procédure inquisitoriale refusait aux accusés le ministère d’un avocat et les ennemis de l’Église en tirent prétexte pour l’accuser d’avoir ainsi méconnu le droit de défense de l’accusé pour le livrer pieds et poings liés à la cruauté de juges fanatiques ; et certains apologistes de l’Église — tel Mgr d’Hulst, dans la chaire de Notre-Dame, — ont déclaré que le catholicisme doit jeter par-dessus bord l’Inquisition parce que, sur ce point capital, elle n’est pas défendable.
Et voilà que le procès de Jeanne d’Arc — qui est un procès d’inquisition — nous montre des inquisiteurs demandant à l’accusée si elle a fait choix de ses avocats ; et les comptes d’autres procès mentionnent les honoraires qui ont été versés pour les avocats des justiciables du Saint-Office ; preuve évidente que l’Inquisition admettait les avocats de la défense et que, dès lors, il faut distinguer la lettre de la loi qui, en effet, a parfois interdit le ministère des avocats et la jurisprudence, l’usage et la coutume qui le permettaient. On voit par cet exemple combien il est indispensable d’examiner en même temps le droit et le fait. C’est ce que nous nous sommes efforcé de faire en étudiant l’Inquisition non seulement d’après son code, mais aussi et surtout d’après son fonctionnement réel.
Enfin, l’Inquisition a été une institution humaine, et comme tout ce qui est humain, elle a évolué. Or l’erreur de presque tous ceux qui la condamnent et aussi de la plupart de ceux qui la défendent est de croire qu’elle fut toujours la même et qu’on peut porter sur elle un jugement d’ensemble, favorable ou défavorable. Tout au plus voit-on quelque différence entre l’Inquisition espagnole, celle de Torquemada, et l’Inquisition du Moyen-Age, celle qu’ils identifient avec saint Dominique et ses Prêcheurs. De là des appréciations qui laissent inexplicables certains contrastes comme celui-ci.
Si une institution, à ses origines, a été papale, c’est bien l’Inquisition médiévale. Ses premiers règlements lui ont été donnés, à Toulouse, au nom du Saint-Siège par un légat du pape, le cardinal Romain de Saint-Ange. Les inquisiteurs agissaient au nom du pape dont ils tenaient leurs fonctions, auctoritate apostolica ; et ils ne dépendaient que de lui, dans l’exercice de leurs fonctions. Mais alors comment expliquer que dans le procès des Templiers qui s’est poursuivi moins de cent ans après l’établissement de l’Inquisition, ce tribunal papal ait visiblement agi à l’encontre du pape Clément V et dans l’intérêt du roi de France Philippe le Bel ? Évidemment parce que, en moins d’un siècle, l’Inquisition avait tellement évolué que de tribunal papal défendant la foi contre l’hérésie, negotium fidei, elle était progressivement devenue, en réalité, sans que les apparences eussent changé, un tribunal de plus en plus politique, subissant l’influence du roi beaucoup plus que celle du pape. S’il en est ainsi, les appréciations que l’histoire porte sur elle et sur son action s’éclairent de jours bien différents et qui, en tout cas, doivent être singulièrement nuancés.
Une autre vue simpliste de l’histoire fait attribuer à l’Église seule l’institution de l’Inquisition et par conséquent tout l’odieux de ses jugements et de ses autodafés. Une étude plus approfondie des textes montre au contraire que plusieurs puissances ont concouru à la répression de l’hérésie au Moyen-Age.
Les ancêtres reculés des Cathares contre lesquels fut établie l’Inquisition du XIIIe siècle, les Manichéens, furent poursuivis, avec la plus grande rigueur, par l’empereur Dioclétien ; persécuteur encore plus cruel du christianisme, on ne saurait imaginer un instant que son bras ait été armé contre ces infidèles par l’Église. Sept siècles plus tard, les Néo-Manichéens d’Orléans furent frappés de sentences de mort ; et ce fut par le roi Robert et non par une juridiction ecclésiastique. Au XIIe siècle, des actes pontificaux édictèrent des peines sévères contre les hérétiques de France, d’Angleterre, d’Italie, d’Allemagne ; mais ces interventions des papes avaient été réclamées avec insistance par les rois de France et d’Angleterre et par les empereurs germaniques ; et au XIIIe siècle, nous sommes en présence de décisions prises contre les hérétiques, en même temps par les principes séculiers, les évêques et les papes. De ces faits étudiés sans arrière-pensée, à la simple lumière des textes, que faut-il conclure ? Mais que l’Inquisition, c’est-à-dire la recherche des hérétiques et leur répression par des mesures pénales souvent rigoureuses ne fut pas l’œuvre exclusive de l’Église ; que l’autorité civile concourut à ces poursuites autant qu’elle et même la devança dans la personne d’un empereur païen, persécuteur par ailleurs du christianisme.
Et cette constatation nous conduit sur la nature même de l’Inquisition à des conclusions complexes que nous développons à la fin de ce livre. Qu’il nous suffise, pour le moment, d’opposer aux affirmations simplistes de certains historiens de l’Inquisition, les aspects très variés de la question et de leur rappeler que les ignorer ou les dissimuler c’est ne donner de la réalité qu’une image mutilée et dès lors inexacte. C’est le reproche que l’on peut adresser à la plupart de ceux qui ont écrit sur l’Inquisition, et c’est pourquoi ce sujet si souvent traité peut être renouvelé pour l’emploi de nouvelles méthodes : non nova sed nove.
Ce n’est pas une raison pour faire table rase de tout ce qui a été écrit jusqu’à ce jour sur l’Inquisition. Pour notre part, nous devons beaucoup à nos devanciers. Quelques soient les réserves que nous avons faites sur l’Histoire de l’Inquisition au Moyen-Age de Lea, nous l’avons lue et consultée maintes fois avec profit et nous en dirons autant de celle de M. de Cauzons, pseudonyme qui cache un prêtre qui, par désir d’impartialité, s’est montré d’une sévérité excessive à l’égard du Saint-Office. Nous avons aussi utilisé le volume de M. l’abbé Vacandard sur l’Inquisition, où se retrouvent cette documentation sérieuse et cette modération dans les jugements qui distinguent les écrits de cet historien.