Cette théologie, tellement risquée que son auteur la soumit spontanément au jugement du Saint-Siège, donnait naissance à une morale et à une politique sociales. Le premier règne, celui du Père, est celui du mariage, celui où la chair proche du péché primordial, l’emporte encore. Le mariage qui réglemente les passions charnelles, est alors le degré le plus élevé de la dignité humaine. C’est aussi celui de la crainte courbant l’humanité tremblante devant le Dieu jaloux. Le règne du Fils a porté à un haut degré la spiritualisation de l’homme ; c’est l’âge de la cléricature établie sur la continence absolue de la virginité. L’avénement du Paraclet prédit achèvera cette œuvre de spiritualisation, puisque le Paraclet est l’Esprit. « Les clercs ont commencé cette sublimation des instincts mais n’ont pas renoncé à la vie active ; ils sont restés dans le monde, n’ont pas rompu complètement avec le corps. Les moines porteront au plus haut degré, par la vie contemplative et le renoncement absolu, l’exaltation de l’Esprit. »
Dans ces oppositions de deux Testaments, de la chair et de l’esprit et dans l’annonce de cette victoire définitive de l’esprit, nous retrouvons — il est vrai sans trace de manichéisme — certaines doctrines cathares. D’autre part, ce détachement des choses matérielles, ce renoncement absolu, les Pauvres de Lyon, les Vaudois, les prêchaient aussi ; et les prêchait aussi, vers le même temps, celui qui s’était fiancé à dame Pauvreté, saint François d’Assise.
Aussi n’est-il pas étonnant que les visions apocalyptiques de l’abbé calabrais aient séduit à la fois, au cours du XIIIe siècle, des infidèles tels que les Cathares, des hérétiques tels que les Vaudois, et des orthodoxes, prétendant le demeurer même quand il leur arriva d’être condamnés par les papes, les franciscains.
Dès sa fondation, peut-on dire, et pendant tout le premier siècle de son existence, l’ordre de saint François fut profondément divisé par la question de la pauvreté. Les uns, plus près de leur saint fondateur, voulaient la pratiquer absolument et n’admettaient pas que leur ordre pût posséder ; les autres acceptaient les atténuations que, du vivant même de saint François, le Saint-Siège avait apportées à sa règle et à son idéal et demandaient que l’ordre pût posséder des biens et des richesses pourvu que chacun en usât en esprit de pauvreté. Les controverses sur cette question furent souvent violentes et déterminèrent des conflits pénibles et même des schismes au sein de la famille séraphique.
Les défenseurs de la pauvreté absolue se reconnurent dans ces disciples de l’Esprit ou Spirituels, qui devaient hâter l’avénement du Paraclet, décrit par Joachim de Flore, par la contemplation et le détachement absolu des choses de ce monde. La pauvreté selon l’idéal de saint François était pour eux le signe extérieur de l’homme vraiment spirituel. Aussi plusieurs d’entre eux firent-ils des commentaires des écrits de Joachim de Flore et on finit par les appeler tous des Spirituels. En 1247, ce fut un religieux à tendances joachimistes qui fut élu ministre général de l’Ordre, Jean de Parme ; il dut donner sa démission en 1257 lorsque le pape Alexandre IV eut condamné l’Introduction à l’Évangile éternel.
Vers le même temps un franciscain du couvent de Béziers, Pierre-Jean Olive (né à Sérignan, en 1248), exposait un joachimisme atténué qui fut désormais la doctrine des Spirituels. Rejetant la doctrine condamnée par l’Église du règne de l’Esprit se substituant à celui du Fils, il reprenait néanmoins la division de l’histoire du monde en trois âges et de l’histoire de l’Église en sept époques, imaginée par Joachim de Flore.
Le troisième âge du monde correspond à la sixième et à la septième époque de l’Église. La sixième est marquée non par la publication d’un nouvel Évangile, mais par le renouvellement de l’Évangile du Christ sur la base de la très haute pauvreté contenue dans la Règle de saint François, laquelle s’identifie avec l’évangile du Christ. De même que le deuxième âge du monde avait été caractérisé par la fermeté dans la foi à la divinité de Jésus, de même le troisième âge sera caractérisé par la fermeté dans la pratique de la pauvreté de Jésus. Saint François est comme une réapparition du Christ sur la terre.
« Son ordre, ou plutôt ceux qui s’inspireront de son esprit, seront vraiment des « pauvres évangéliques » ; ils seront persécutés par l’Église charnelle comme le Christ le fut par la synagogue ; et de même que le Christ fut enseveli, l’esprit de la Règle sera enseveli et étouffé par les commentaires, les dispenses et les adoucissements. Olive calcule que le troisième âge du monde doit durer 700 ans et commencer vers l’an 1300 avec le crucifiement des « Pauvres évangéliques » par l’Antéchrist qui trouvera ses principaux partisans dans l’ordre franciscain. Mais de même encore que le Christ est ressuscité, après ces épreuves viendra le triomphe. Olive devint aussitôt le grand théoricien, le saint, le prophète des spirituels[40]. »
[40] P. Gratien. Histoire de la fondation et de l’évolution de l’Ordre des Frères Mineurs au XIIIe siècle, p. 387.
Les franciscains Spirituels, après de nombreuses péripéties, crurent triompher avec l’avénement de Célestin V (1294). Ayant pratiqué lui-même la vie érémitique, dans la pauvreté, ce pape connaissait et estimait deux Spirituels, Pierre de Macerata et Pierre de Fossombrosse. Il les reçut, écouta leurs plaintes et les déliant de l’obéissance à leurs supérieurs franciscains, il les autorisa à vivre selon leur idéal d’absolue pauvreté dans des ermitages mis à leur disposition par l’abbé des Célestins. Leur joie fut de courte durée. Moins d’un an après, Célestin V abdiquait ; son successeur Boniface VIII cassait sa décision et favorisait les poursuites qui pourraient être dirigées contre les Spirituels. Ces derniers, sous l’influence de Pierre de Fossombrosse, qui prit dès lors le nom d’Ange Clareno, refusèrent de reconnaître l’abdication de Célestin V, estimant qu’elle avait été extorquée et l’élection de Boniface VIII fut jugée par eux schismatique ; ils continuèrent donc d’invoquer la décision de Célestin V, qui leur permettait de vivre entre eux et ils s’intitulèrent petits frères de la Vie Pauvre, Fraticelli. C’est l’un des noms sous lesquels on désigna, dès lors, les Spirituels.