Les archives de l’Isère conservent « le cahier où Antoine Ruchier, châtelain de Valpute, a inscrit la liste des vacations consacrées par lui au service de l’Inquisition dans sa région.
« Il a secondé François Borrel, sur un mandement spécial de Charles de Bouville, gouverneur du Dauphiné. Le 20 juin 1381, il s’est rendu à Embrun où l’inquisiteur procédait à l’interrogatoire de Jean Lambert, un « maître » de la secte vaudoise ; trois hommes l’accompagnaient. En 1382, il assiste l’inquisiteur dans l’examen de plusieurs hérétiques ; ils vont ensemble à l’Argentière où 140 témoins sont interrogés. En juillet 1383, l’inquisiteur apprend que, parmi les gens de la Valpute qu’il a frappés de peines canoniques, certains se sont enfuis et d’autres n’observent pas leurs pénitences : il requiert donc le châtelain d’entrer avec lui dans la vallée… Cependant, l’inquisiteur a reçu de graves dépositions contre les gens du Valcluson ; à la demande du prévôt d’Oulx, du vibailli et du juge du Briançonnais, il s’en va prêcher la bonne parole aux gens de cette vallée, accompagné toujours par Antoine Ruchier. Mais arrivés dans la vallée, ils rencontrent une violente résistance ; le châtelain est blessé, il a les pouces démis. Néanmoins, il assiste l’inquisiteur dans divers procès qui se déroulent à Embrun ; plusieurs Vaudois relaps sont livrés au bras séculier.
« Sur les instances de l’inquisiteur, le gouverneur du Dauphiné et le Conseil delphinal ordonnent à Artaud d’Arces, bailli de Briançon, d’entrer à main armée dans le Valcluson ; l’inquisiteur et le bailli requièrent, le 26 octobre 1384, Antoine Ruchier de pénétrer dans la vallée avec le plus de forces qu’il pourra. L’expédition dure douze jours. Armand du Roussel et Jean Rousset chevauchent à côté du châtelain. Le 3 avril, l’inquisiteur porte à Oulx, une série de sentences contre nombre de Vaudois arrêtés… Les hommes d’armes Jean Faure, de Voreppe et Étienne de Blois, ont accompagné à cheval Antoine Ruchier qui, au cours de cette longue campagne, a procédé à un certain nombre d’exécutions capitales. » (Marx.)
Cette citation nous donne une idée de l’activité que déploya l’inquisiteur Borrel, pendant un quart de siècle, non seulement dans les vallées que nous venons d’indiquer, mais dans le Dauphiné, le Piémont et la Savoie. Le résultat de ses enquêtes fut la création de nouvelles prisons inquisitoriales, celles qui existaient auparavant ne suffisant plus au nombre de prisonniers qu’il avait arrêtés et condamnés. Dès le 7 octobre 1375, Grégoire XI s’inquiétait de l’entretien des prisonniers et il en donnait la charge aux évêques de leurs diocèses respectifs. Le 22 juillet 1376, il confirmait le projet élaboré par l’évêque de Missa et un certain nombre de personnages ecclésiastiques et laïques de Vienne, de la création d’une prison inquisitoriale dans un local de cette ville appelé le Palais Vieux, appartenant à la mense archiépiscopale. Quant au chapitre, il devait fournir une maison sise près de l’hôpital et qui serait l’hôtel de l’Inquisition (Vidal, nos 306 et 307). Le 15 août 1376, le Pape adressait un appel général à tous les fidèles, leur demandant de contribuer par leurs aumônes à l’entretien des hérétiques pauvres, prisonniers de l’Inquisition, « pro alimentis carceratorum hujusmodi », ce qui semble bien indiquer que quand ils le pouvaient, les « emmurés » devaient s’entretenir eux-mêmes.
Cette grande inquisition se poursuivit jusqu’en 1393 ; cette année-là, de nombreux hérétiques furent brûlés à Grenoble. Ainsi se terminèrent les fonctions de ce redoutable inquisiteur qui, devenu provincial des franciscains de Provence, eut pour successeur, comme inquisiteur, Antoine Alhaudi, nommé sur sa proposition par le pape le 1er juin 1393.
L’hérésie vaudoise ayant pénétré en Corse, l’Inquisition fut exercée aussi, à plusieurs reprises, dans cette île ; en 1340 et en 1369, sous la direction de franciscains ; en 1372, par un carme, évêque de Mariana ; en 1372, par l’évêque d’Ajaccio et le vicaire général des franciscains. Cinq ans après, Grégoire XI demanda à Léonard de Giffon, général des franciscains, de déléguer un inquisiteur en Corse et en Sardaigne, ces deux îles étant travaillées « de nombreuses hérésies » (24 juillet 1377 ; Vidal, p. XIII-XIV, et no 309).
CHAPITRE V
L’INQUISITION AU XIVe SIÈCLE
SPIRITUELS, BEGHARDS ET LOLLARDS
Sommaire. — Joachim de Flore. — Les Spirituels de l’ordre franciscain. — L’Inquisition contre les Spirituels et les Fraticelli dans le Midi de la France. — Dans l’Empire germanique : Louis de Bavière. — L’Inquisition contre les Béguins en France, en Espagne, en Italie. — Les Lollards : Wicklef et Jean Huss ; leurs doctrines antisociales déchaînant les guerres sociales. — L’Inquisition contre les Lollards et les Hussites.
A côté des Vaudois, le XIIIe siècle vit naître et se développer plusieurs autres sectes exaltant la pauvreté et jetant le discrédit sur l’Église coupable, à leurs yeux, d’entasser des richesses et de posséder des principautés. Elles procédaient des écrits d’un ermite cistercien de Calabre, Joachim de Flore, abbé de Curace, mort dans les dernières années du XIIe siècle. Expliquant à la lumière de l’Apocalypse, la Trinité, il apercevait une évolution historique au sein des trois personnes divines et doublait ainsi sa théologie d’une philosophie de l’histoire se terminant elle-même en prophétie.
L’Ancien Testament, disait-il, avait été l’œuvre du Père, qui lui-même avait prédit l’œuvre rédemptrice du Fils. Le Nouveau Testament, œuvre du rachat de l’humanité, était le règne du Fils ; mais le Fils n’avait-il pas prédit à son tour l’avénement de l’Esprit qui achèverait et perfectionnerait son action, donnant ainsi au monde, après la rédemption par le Fils, cet amour infini, et cette charité qui absorbe en elle-même la foi et l’espérance parce que seule elle communique à l’homme la plénitude de la divinité ? Joachim de Flore décrivait les signes qui annonceraient l’avénement prochain de cet Évangile éternel de l’Esprit qui engloberait en lui les deux Testaments. Les générations qui le suivirent, commentant ses écrits comme des livres saints, placèrent vers 1260 l’année où commencerait le règne de l’Esprit.