Contre cette politique de répression de Jean XXII les Fraticelli invoquaient des lettres de plusieurs de ses prédécesseurs, par exemple, la bulle de Nicolas III, Exiit qui seminat, insérée par Boniface VIII au Sexte qui déclarait que la règle de saint François était visiblement inspirée du Saint-Esprit et qu’en ordonnant la pratique de l’absolue pauvreté, elle ne fait que suivre l’exemple du Christ et des apôtres ; le canon Exivi de paradiso du concile de Vienne approuvé par Clément V et inséré dans les Clémentines, qui approuvait, dans une certaine mesure, les rigoristes. Pour en finir avec ces discussions, Jean XXII les rouvrit afin d’aboutir à une sentence définitive. Saisie par lui, une commission de théologiens condamna la thèse des Spirituels : mais le chapitre général des franciscains réuni par le général de l’Ordre, Michel de Césène, l’affirma une fois de plus, sous l’influence du général lui-même, de Guillaume Occam et de Buonagrazia de Vérone.

Jean XXII crut trancher définitivement le débat en publiant, le 12 novembre 1323, la constitution Cum inter nonnullos, où il condamnait comme hérétique la doctrine des Spirituels et des Fraticelli, affirmant que le Christ et les apôtres n’avaient jamais rien possédé en propre mais pratiqué l’absolue pauvreté ; il la fit insérer dans le Corpus juris canonici, à la section des Extravagantes.

Ce qui avait enhardi les Spirituels jusqu’à la révolte déclarée contre le Pape, c’est qu’ils avaient trouvé un protecteur fort puissant dans la personne de l’empereur allemand Louis de Bavière.

A la mort de Henri VII, une double élection avait attribué la couronne impériale à deux rivaux, Frédéric d’Autriche et Louis de Bavière. Le pape voulut profiter de la circonstance pour affirmer, une fois de plus, sa suprématie sur l’Empire ; il se réserva de trancher lui-même le différend et en attendant, il affecta la plus stricte neutralité entre les deux adversaires, déclara l’Empire vacant et en confia le vicariat à Robert d’Anjou, roi de Naples, chef du parti guelfe italien (1317). Les deux rivaux n’en continuèrent pas moins à guerroyer l’un contre l’autre et, le 28 septembre 1322, Louis de Bavière fit prisonnier, à la bataille de Muhldorf, Frédéric d’Autriche.

Malgré cette victoire, Louis ne put pas obtenir la reconnaissance du Saint-Siège, sans doute parce qu’il ne voulut pas accepter les conditions qui en étaient le prix, et passant outre, il fit fonction de roi des Romains, nomma un vicaire impérial en Italie et réorganisa la ligue gibeline des seigneurs de Lombardie contre l’armée pontificale qui assiégeait Visconti dans Milan et dut se retirer.

Jean XXII lança aussitôt contre lui un monitoire, le sommant de comparaître en Avignon dans les trois mois, sous peine d’excommunication. Louis de Bavière n’ayant pas comparu, après plusieurs délais successifs, fut solennellement excommunié (1324). Cette condamnation de l’empereur bavarois coïncidait avec celle des Spirituels ; elle les unit dans une étroite solidarité contre Jean XXII.

Le 22 mai 1324, dans sa déclaration solennelle de Sachsenhausen contre le pape, Louis de Bavière prenait ouvertement le parti des Fraticelli et des Spirituels. « La méchanceté du Pape, disait-il, s’attaque jusqu’au Christ, jusqu’à la Très-Sainte-Vierge, jusqu’aux apôtres et à tous ceux dont la vie a reflété la doctrine évangélique de la parfaite pauvreté. Sept papes ont approuvé la règle que Dieu a révélée à Saint François et par ses stigmates, le Christ l’a comme authentiquée de son sceau. Mais cet oppresseur des pauvres, cet ennemi du Christ et des apôtres cherche par la ruse et le mensonge à anéantir la parfaite pauvreté. »

Dans sa savante étude sur Ubertin de Casal, le P. Callaey montre bien que plusieurs Fraticelli de marque collaborèrent directement à la rédaction de cet appel de Louis de Bavière contre Jean XXII ; l’un d’eux était un ancien franciscain devenu bénédictin, François de Lautern. Le 27 juin 1324, Jean XXII ordonna aux archevêques de Cologne, de Mayence et de Trêves, à l’évêque de Spire, au provincial et aux custodes franciscains d’Allemagne, de l’arrêter et de l’envoyer en Avignon où son procès serait instruit. Le provincial devait aussi se saisir de Henri de Thalheim qui, au chapitre général de Pérouse, avait contribué à faire triompher contre le pape la thèse de la pauvreté absolue et devait devenir plus tard chancelier impérial. Jean XXII renouvela plusieurs fois ses mandats d’arrêt contre François de Lautern ; le 8 janvier 1326, il ordonnait au custode de Ratisbonne de se saisir de lui à tout prix, « parce qu’il semait des germes de doctrines perverses, per diversa Alemanniae loca. »

Le ministre général Michel de Césène, bien que Spirituel, gardait encore une extrême réserve. Au chapitre de Lyon, tenu à la Pentecôte de 1325 — un an après l’appel de Sachsenhausen — il recommandait à tous les franciscains de ne parler qu’avec modération et respect de l’Église Romaine, du Pape et de sa définition sur la pauvreté évangélique[42], ordonnant à tous les supérieurs de punir de prison les délinquants.

[42] P. Callaey, op. cit., p. 247.