Poursuivant, malgré son grand âge, la lutte contre ses adversaires coalisés sur le terrain religieux et politique, Jean XXII condamnait solennellement l’un des principaux ouvrages de l’un des maîtres les plus vénérés des Spirituels, les Postilles d’Olive sur l’Apocalypse (8 février 1326). Il voulut aussi s’assurer de la personne de Michel de Césène et de Buonagrazia de Bergame et sous peine de déposition et d’excommunication, il leur fit promettre par serment de ne pas quitter la curie et Avignon sans sa permission. Michel et son compagnon savaient que leur procès allait s’instruire et les dispositions du pape ne leur laissaient aucun doute sur l’issue qui lui serait donnée. Aussi prirent-ils la fuite, de nuit, et allèrent se réfugier en Italie. Par une bulle racontant tous ces faits, Jean XXII prononça contre eux la déposition, conséquence de leur fuite et les inculpant d’hérésie, chargea l’inquisiteur de Provence, le franciscain Michel Le Moine, d’instruire leur procès (1er juin 1327). (Vidal, no 80.)
La lutte était ouverte entre le pape et la fraction de l’ordre franciscain qui, malgré la sentence d’excommunication et de déposition lancée par le pape contre Michel de Césène et Buonagrazia de Bergame, continuaient de reconnaître le premier comme leur ministre général et le second comme le procureur général de leur ordre.
Louis de Bavière, de son côté, accentuait son hostilité contre le pape. Sous l’influence des spirituels de son entourage, il accusait publiquement Jean XXII d’hérésie et en ne l’appelant plus que « Jean de Cahors », il montrait qu’il ne le reconnaissait plus comme pape. En même temps, il décidait de marcher sur Rome. Parti de Trente le 15 mars 1327, il entrait à Milan et y recevait le 31 mai, de l’évêque d’Arezzo, la couronne de fer. Il s’emparait de Pise, après un siège d’un mois (8 octobre 1327), et le 7 janvier 1328, faisait son entrée solennelle à Rome et dans la basilique de Saint-Pierre. Le 11 janvier, au Capitole, sur la proposition de l’évêque d’Aléria, le peuple le proclamait empereur. « Au matin du 17 janvier, un cortège pompeux conduit de Sainte-Marie-Majeure à Saint-Pierre l’empereur vêtu de soie blanche, monté sur un destrier blanc. Les évêques d’Aléria et de Castello célèbrent la cérémonie du couronnement, suivant le rite traditionnel ; puis Sciarra Colonna, l’insulteur de Boniface VIII, place, au nom du peuple romain, le diadème sur la tête de « l’oint du Seigneur ».
De son côté, Jean XXII avait successivement privé Louis du duché de Bavière et de tous ses fiefs impériaux ou ecclésiastiques (3 avril 1327) l’avait déclaré hérétique à cause de son adhésion à la doctrine des Spirituels (23 octobre 1327) et enfin il fit prêcher la croisade contre lui en déclarant nul son couronnement (31 mars 1328).
L’union de Louis de Bavière et des Spirituels se resserra à mesure que la lutte devenait plus acharnée. Ubertino de Casal, Buonagrazia de Bergame, Occam et Michel de Césène étaient à ses côtés à Rome et ils contribuèrent à la double démarche qui allait déchaîner une guerre inexpiable entre le pape et l’empereur et le schisme dans l’Église : le 18 avril 1328, dans l’atrium de Saint-Pierre, la déposition de Jean XXII pour cause d’hérésie proclamée dans une assemblée de clercs et de laïques, que présidait l’empereur Louis de Bavière ; le 12 mai, jour de l’Ascension, l’élection par la plèbe romaine d’un obscur Spirituel, Pierre de Corbara, comme pape sous le nom de Nicolas V.
Nous n’avons pas à raconter les péripéties du schisme qui se termina, en 1333, par la soumission de Pierre de Corbara à Jean XXII, ni celles de la lutte entre l’Empereur et le Saint Siège à laquelle mit fin, en 1347, la mort de Louis de Bavière ; ce qu’il importe c’est de voir la part importante qu’eut l’Inquisition dans la répression des Fraticelli.
Elle les poursuivit dans ces pays du Midi de la France où leur secte s’était tout d’abord développée. Le 10 octobre 1326, l’évêque d’Elne, Bérenger Batlle était chargé par Jean XXII d’une enquête sur les erreurs que professait, au sujet de la pauvreté absolue du Christ et des apôtres, un franciscain de Villefranche de Conflent, Guillaume Nègre. (Vidal, no 70). Pour échapper à l’Inquisition, un certain nombre de Béguins de Béziers et de Narbonne cherchèrent à partir en Terre-Sainte et en Grèce où nul ne les suspecterait, et l’un d’eux, Pierre Trencavel de Lieuran-Cabrières recueillit des fonds pour cette émigration. Il fut arrêté et condamné à la prison perpétuelle. Il réussit à s’évader de la prison inquisitoriale de Carcassonne ; arrêté une seconde fois, il fut détenu dans la prison de l’inquisiteur de Provence avec sa fille Andrée, « de crimine hujusmodi vehementer suspecta et etiam fugitiva ». Le 21 mars 1327, le pape ordonna à Michel Le Moine, inquisiteur de Provence, de remettre ces deux personnes à Jean Duprat, son collègue de Carcassonne, chargé d’instruire leur procès. Trencavel fut condamné, avec plusieurs de ses partisans : Étienne Gramat de Béziers, Blaise Boyer, tailleur à Narbonne, le prêtre Jean Roger et Bernard Maurin, prêtre à Narbonne.
Parfois, les hérétiques poursuivis se réfugiaient dans des églises et des couvents, où la force publique ne pouvait pas pénétrer pour les arrêter et ainsi, leur impunité était garantie par une sorte de droit d’asile. Jean XXII le leur enleva à la demande du roi de France, Philippe VI (25 mai 1328). Désormais, les agents de la puissance séculière purent se saisir d’eux jusqu’aux pieds des autels si l’évêque ou l’inquisiteur y consentait. De son côté, le pape demandait au roi de permettre aux inquisiteurs de faire justice des partisans de Louis de Bavière qui venant d’Italie en grand nombre, « multi Tusci », s’étaient réfugiés dans le royaume de France, apparemment dans les provinces de Provence et de Languedoc ; en même temps, il lui transmettait les actes du procès d’un certain Pochin Esburre que devait poursuivre l’Inquisiteur de Provence (30 juillet 1328)[43].
[43] Vidal. Bullaire de l’Inquisition française, no 81.
Philippe VI dut répondre favorablement à cette demande puisque, dans le courant de 1329, Jean XXII faisait instrumenter contre les Fraticelli jusque dans Paris. En février 1329, il chargeait Géraud de Campinulo, chanoine et chantre de Paris, de se saisir d’un Fraticello Cecco d’Ascoli ; en mai, de publier les sentences portées contre Louis de Bavière, l’anti-pape Pierre de Corbière et les juristes qui défendaient leur cause à Paris, Jean de Jandun et Marsile de Padoue ; enfin le 13 juillet, il chargeait le même Géraud, Hugues Michel de Besançon, évêque de Paris, et l’Université de faire arrêter Géraud Rostang de Gênes, partisan de Michel de Césène, dont il avait favorisé la fuite d’Avignon en Italie.