[95] Acta SS., 4 août. — Actes de Bologne.
Pendant ce séjour à Rome, saint Dominique vécut dans une grande intimité avec le cardinal évêque d’Ostie, Hugolin, qui, devenu l’un des grands Papes de l’Église, sous le nom de Grégoire IX, devait le canoniser. « Il y a seize ans, déposait Frère Guillaume de Montferrat dans l’enquête de canonisation de 1233[96], le Pape actuel, qui était alors évêque d’Ostie, m’offrit chez lui l’hospitalité. En ces jours-là, Frère Dominique, qui était à la Curie, visitait souvent le seigneur évêque. Cela me donna l’occasion de le connaître, sa fréquentation me plut et je me mis à l’aimer. Bien souvent, nous traitions ensemble des choses de notre salut et de celui du prochain. »
[96] Ibidem.
Chez le cardinal, Dominique rencontra saint François, et ainsi s’accentua l’amitié qui unissait déjà les deux Saints. L’un des disciples de saint François, Thomas de Celano, nous a rapporté l’un des pieux entretiens qui eurent lieu entre eux et le cardinal Hugolin : « Un jour, raconte-t-il, les deux grands flambeaux de l’univers, Dominique et François, étaient avec le seigneur d’Ostie et conversaient ensemble des choses divines. Tout à coup, l’évêque émet cette réflexion : « Dans la primitive Église, les pasteurs étaient pauvres et serviteurs dévoués des âmes, non par cupidité, mais par charité. Pourquoi ne faisons-nous pas de vos Frères des prélats et des pontifes ? ils seraient supérieurs aux autres par la doctrine et par l’exemple. » Là-dessus, une vraie lutte s’engage entre les deux saints. Ils se pressent et s’exhortent mutuellement à répondre ; car chacun d’eux est pour l’autre le premier. Enfin, l’humilité triomphe chez François, en l’empêchant de commencer, elle triomphe également chez Dominique, qui obéit par modestie et dit à l’évêque : « Seigneur, s’ils comprennent, mes Frères doivent s’estimer en bonne place. Jamais, autant que je le pourrai, je ne souffrirai qu’ils acceptent la moindre dignité ecclésiastique. » A son tour, le bienheureux François s’inclinant devant l’évêque, lui dit : « Seigneur, mes Frères sont appelés Mineurs pour qu’ils n’aient pas la prétention de devenir plus grands (Majeurs) ; car leur vocation leur enseigne à se tenir in plano et à suivre les traces de l’humilité du Christ, de telle sorte qu’ensuite, dans l’assemblée des Saints, ils soient exaltés plus que personne. Si vous voulez qu’ils produisent des fruits abondants dans l’Église de Dieu, gardez-les dans leur vocation, et s’il le faut, ramenez-les à l’humilité, même malgré eux. Père, je vous en prie : de peur qu’ils ne deviennent d’autant plus orgueilleux qu’ils sont pauvres, ne permettez pas qu’ils s’élèvent à aucune prélature. » Ces réponses données, le seigneur d’Ostie, tout édifié de les avoir entendues, rendit à Dieu de grandes actions de grâce. » Nous avons donné en entier le récit de cet entretien, parce qu’il nous découvre la vertu, la simplicité et le zèle de ces trois grands chrétiens qui, liés d’une sainte amitié, ont si bien travaillé, chacun à sa manière, à l’exaltation de Dieu et de l’Église, dans la première moitié du treizième siècle, saint Dominique, saint François et Grégoire IX !
Dominique quitta Rome après les fêtes de Pâques 1217 ; un mois après, nous le trouvons en effet, en Languedoc, apposant sa signature à un acte d’arbitrage en faveur de Prouille. Après avoir passé les Alpes, au col du mont Genèvre, et le Rhône au Pont-Saint-Esprit, avoir vu, à Agde, l’évêque Thedisius, à Narbonne, l’archevêque Arnaud Amalric, auquel il apportait une lettre pontificale, et à Carcassonne, Simon de Montfort, saint Dominique convoqua de nouveau ses religieux à Prouille. Ce fut le 15 août 1217 que se tint cette nouvelle assemblée ; elle fut encore plus importante que celle de l’année précédente. Il ne s’agissait plus de savoir sous quelle règle on vivrait ; on allait choisir l’orientation qui serait donnée à l’Ordre définitivement fondé.
En dépit du zèle qu’il avait montré, pendant ses dix ans de mission, saint Dominique n’avait pas obtenu dans le comté de Toulouse les résultats qu’il avait espérés. Malgré les prédications, la croisade, les mesures de rigueur, l’hérésie était toujours redoutable ; bien plus, écrasée un moment, en 1213, à la bataille de Muret, elle reprenait l’offensive depuis 1215. Le concile du Latran avait excepté de la confiscation les biens personnels de la comtesse, femme de Raymond VI et sœur du roi d’Aragon, parce que « l’opinion publique rendait bon témoignage de sa vertu et de la pureté de sa foi[97] ». Tout en confirmant aux croisés la possession des terres qui étaient en leur pouvoir, le concile leur interdisait d’en conquérir de nouvelles et plaçait sous séquestre une partie du comté de Toulouse, pour le remettre plus tard au fils de Raymond VI, s’il renonçait aux errements de son père.
[97] Labbe, Concilia, t. XI, pars I, p. 233, citant Pierre de Vaux de Cernay, op. cit., 83.
Inspirées par une sage modération, ces décisions avaient été interprétées par les Albigeois, soit comme un désaveu infligé par l’Église universelle à la croisade et à Simon de Montfort, soit comme un acte de faiblesse ; et aussitôt une grande partie du midi de la France s’était soulevée. Avignon, Saint-Gilles, Beaucaire, Tarascon avaient chassé les envahisseurs, Marseille s’était révoltée contre son évêque, et au milieu d’une procession solennelle ses habitants avaient foulé aux pieds le crucifix et même le Saint Sacrement. De la Provence, l’insurrection gagnait les Cévennes, et laissant la ville de Toulouse toute frémissante, Simon avait dû aller guerroyer aux environs de Viviers[98]. Le Saint-Siège s’était ému à ces nouvelles et, dès le mois de janvier 1217, Honorius III avait pris une série de mesures pour ranimer la foi en Languedoc ; ce fut alors qu’il envoya aux Prêcheurs ses exhortations et ses félicitations, par sa bulle du 21 janvier 1217. D’autre part, il faisait appel à de nouveaux missionnaires et, le 19 janvier, il engageait l’Université de Paris à envoyer plusieurs de ses docteurs dans le comté de Toulouse, pour y soutenir des controverses contre les hérétiques. Enfin, par une bulle datée du même jour, il envoyait le cardinal des Saints Jean et Paul en légation dans les provinces d’Embrun, Aix, Arles, Vienne, Narbonne, Auch, et dans les diocèses de Mende, Clermont, Limoges, Rodez, Alby, Cahors, Périgueux et Agen, en le chargeant de pacifier ces pays, de nouveau ravagés par les hérétiques[99].
[98] Pour tous ces faits, cf. Histoire du Languedoc, t. VI, pass.
[99] Potthast, op. cit., nos 5424 et 5437.