[90] Balme, op. cit., t. II, p. 70 et suiv.
[91] Lacordaire, op. cit., p. 158.
Il semble qu’il faille chercher plutôt ailleurs la raison de ce silence. C’était la première fois peut-être qu’on sollicitait la reconnaissance d’un Ordre et non plus d’un couvent particulier. Sans doute, avant saint Dominique, existaient, depuis des siècles, les deux grandes règles de saint Benoît et de saint Augustin ; mais s’il y avait des monastères, suivant l’une et l’autre de ces observances, il n’y avait pas, à vrai dire, un Ordre bénédictin ou augustin, si l’on entend par là des collectivités de monastères, groupés non seulement dans l’obéissance à une même règle, mais surtout sous l’autorité d’un chef suprême unique. Même les observances, déjà assez centralisées, de Cluny et de Cîteaux apparaissent comme des fédérations de maisons autonomes beaucoup plus que comme des Ordres. Le Saint-Siège avait été prié de confirmer chaque couvent particulier ; on n’avait pas même pensé à lui demander un privilège général pour une collection de monastères formant un ensemble indivisible.
Saint Dominique, au contraire, avait demandé la confirmation du Saint-Siège non seulement pour sa maison de Saint-Romain, mais encore pour tout l’Ordre dont elle était le chef-lieu. C’était là une grande nouveauté et il est possible que la chancellerie pontificale ait été embarrassée, ne trouvant pas dans ses formulaires la rédaction qui convenait à un acte aussi inaccoutumé. Elle se servit donc de la formule ancienne, qui ne visait qu’un couvent spécial, et elle l’adressa au couvent de Saint-Romain ; mais, le lendemain même, pour dissiper toute équivoque, le Pape, par un acte personnel, rédigé sans le secours du formulaire, assurait au Bienheureux sa protection pour tous ses compagnons, « champions de la foi et vraies lumières de l’Église », pour leurs biens, enfin pour tout l’Ordre. Loin de contredire la première, cette seconde bulle la précisait, en montrant que le Saint-Siège entendait prendre sous sa protection un Ordre et non plus un couvent isolé[92].
[92] Nous présentons cette explication comme une simple hypothèse.
Deux actes pontificaux apportèrent bientôt de nouveaux encouragements à saint Dominique et à ses frères. Le 21 janvier 1217, Honorius III félicitait « ces invincibles athlètes du Christ, armés du bouclier de la foi et du casque du salut », du courage avec lequel « ils brandissaient contre l’ennemi ce glaive plus pénétrant qu’une épée à deux tranchants, le Verbe de Dieu » ; il leur faisait un devoir de persévérer dans des œuvres aussi salutaires et de continuer toujours « à prêcher la divine parole à temps et à contre-temps, malgré tous les obstacles et toutes les tribulations ». Le 7 février, il rappelait une clause, déjà contenue dans la grande bulle de décembre 1216, et il défendait de sortir de l’Ordre sans la permission du prieur, à moins que l’on ne voulût embrasser une observance plus austère[93].
[93] Balme, op. cit., t. II, p. 89.
Dominique passa à Rome tout le carême de 1217 ; il prêcha dans plusieurs églises et, si l’on en croit une tradition assez ancienne, devant le Pape lui-même et la cour pontificale. Un chroniqueur du quatorzième siècle, Galvano Fiamma, le rapporte le premier en ces termes : « Saint Dominique vint à Rome, et cette année-là, il interpréta dans le palais apostolique les épîtres de saint Paul ; d’où lui fut donné le titre de Maître du Sacré Palais, qui passa ensuite à ses successeurs dans cette charge ; car Dominique était savant en philosophie et en théologie. » Depuis, cette tradition s’est perpétuée dans l’Ordre ; toutefois, sans vouloir l’infirmer, nous devons faire remarquer qu’en n’en trouve nulle trace dans les monuments les plus anciens des Frères Prêcheurs, les écrits de Jourdain de Saxe et d’Humbert[94].
[94] Encore de nos jours, le Maître du Sacré Palais est toujours un religieux de l’Ordre des Prêcheurs. « Il remplit le rôle de théologien du Pape. Les sermons, les discours annuels, les oraisons funèbres des princes catholiques, qui sont prononcés dans la chapelle pontificale, sont soumis au préalable à son examen. Il a une juridiction spéciale sur l’impression, l’introduction et la mise en vente à Rome des livres et des imprimés ; tout livre imprimé à Rome, doit avoir son imprimatur. Il est de droit consulteur des congrégations de l’Inquisition, de l’Index, des Rites, etc. » (Moroni, Dizionario di erudizione storico-ecclesiastica, t. XLI, p. 200.)
Une tradition plus ancienne, puisqu’elle est rapportée, dès 1240, par Humbert et qu’on la retrouve, vers le milieu du treizième siècle, dans les écrits de Thierry d’Apolda, Constantin d’Orvieto et Étienne de Salagnac, place en cette année 1217 la vision symbolique qu’eut le bienheureux dans la basilique Vaticane. « Une nuit que saint Dominique priait en la présence du Seigneur, dans l’église de Saint-Pierre, pour la conservation et l’extension de l’Ordre, la main du Très-Haut se posa sur lui. Tout à coup, dans une vision, lui apparurent les glorieux princes des apôtres, Pierre et Paul ; ils se dirigèrent vers lui : Pierre lui remit un bâton et Paul un livre et ils lui dirent : « Va, prêche, puisque Dieu t’a choisi pour ce ministère ! » et en même temps, il voyait ses disciples se répandre, deux à deux, par le monde, pour l’évangéliser[95]. »