[86] C’est ainsi que l’on ne tarda pas à appeler les Prêcheurs, en jouant sur les mots Dominicani (dominicains) et Domini canes (chiens du Seigneur).

« Le baiser de saint Dominique et de saint François s’est transmis de génération en génération sur les lèvres de leur postérité, dit Lacordaire dans une de ses belles pages. Une jeune amitié unit encore aujourd’hui les Frères Prêcheurs aux Frères Mineurs… ils sont allés à Dieu par les mêmes chemins, comme deux parfums précieux montent à l’aise au même point du ciel. Chaque année, lorsque le temps ramène à Rome la fête de saint Dominique, des voitures partent du couvent de Sainte-Marie-sur-Minerve, où réside le général des Dominicains, et vont chercher au couvent de l’Ara-Cœli, le général des Franciscains. Il arrive, accompagné d’un grand nombre de ses frères. Les Dominicains et les Franciscains, réunis sur deux lignes parallèles, se rendent au maître-autel de la Minerve et, après s’être salués réciproquement, les premiers vont au chœur, les seconds restent à l’autel, pour y célébrer l’office de l’ami de leur père. Assis ensuite à la même table, ils rompent ensemble le pain qui ne leur a jamais manqué depuis six siècles ; et le repas terminé, le chantre des Frères Mineurs et celui des Frères Prêcheurs chantent de concert, au milieu du réfectoire, cette antienne : « Le séraphique François et l’apostolique Dominique nous ont enseigné votre loi, ô Seigneur. » L’échange de cette cérémonie se fait au couvent de l’Ara-Cœli pour la fête de saint François ; et quelque chose de pareil a lieu par toute la terre, là où un couvent de Dominicains et un couvent de Franciscains s’élèvent assez proches l’un de l’autre pour permettre à leurs habitants de se donner un signe visible du pieux et héréditaire amour qui les unit[87]. »

[87] Lacordaire, Vie de saint Dominique, p. 133.

On trouverait bien, dans l’histoire ecclésiastique, des cas où l’émulation de ces deux grands Ordres jumeaux est allée jusqu’à une vraie rivalité ; toutefois, l’ensemble de leur histoire vérifie la belle description que fait Lacordaire de leur union fraternelle.

De retour en Languedoc, saint Dominique, loin de s’abandonner au découragement, se mit à l’œuvre pour solliciter de nouveau l’approbation qui venait de lui être refusée. Soit que le pape Innocent III lui en ait lui-même donné le conseil, selon le pieux récit de Constantin d’Orvieto, soit que lui-même ait compris la nécessité de faire disparaître le principal obstacle qu’il eût rencontré, il s’efforça de mettre ses projets en harmonie avec les vœux du concile. A peine arrivé à Toulouse, il convoqua à Prouille tous ses compagnons. Seize Frères, d’après Humbert, répondirent à cet appel, et, plus explicite que lui, Bernard Gui nous donne leurs noms. C’étaient les Toulousains Pierre Seila et Thomas, Mathieu de France, le Provençal Bertrand de Garrigue, Jean de Navarre, Laurent d’Angleterre, Étienne de Metz, Oderic de Normandie, convers, Guillaume Claret de Pamiers ; enfin six Espagnols, Michel de Fabra, Mannès, frère utérin de saint Dominique, Dominique le Petit, Pierre de Madrid, Gomez et Michel de Uzéro. A cette liste, le R. P. Balme ajoute avec raison les noms de Noël, prieur de Prouille, et de Guillaume Raymond de Toulouse. Ainsi, ces premières assises de l’Ordre ne comptaient que dix-sept religieux ; c’était encore un petit troupeau, mais, plein de confiance en sa mission et en son chef, il allait prendre, dès lors, un développement aussi grand que rapide.

Pour se mettre d’accord avec les décisions du concile du Latran, et se placer sous le couvert d’un Ordre ancien, l’assemblée adopta la règle de saint Augustin[88]. Quelle fut la raison de ce choix ? Il faut d’abord remarquer que Dominique lui-même appartenait à l’Ordre augustin, en sa qualité de chanoine régulier d’Osma ; il est naturel que les Prêcheurs se soient placés sous la discipline religieuse à laquelle appartenait déjà leur maître. Mais ce qui la recommandait surtout, c’est qu’elle était fort élastique, donnant une direction générale beaucoup plus qu’une étroite réglementation. « Il fallait choisir une règle, dit Humbert de Romans, qui n’offrît rien de contraire à ce qu’on voulait établir ; or c’est le propre de la règle de saint Augustin de ne contenir que des préceptes spirituels. » — « Augustin, dit Étienne de Salagnac, a mis dans sa règle un tel tempérament qu’elle ne va jamais à l’extrême. Ses prescriptions ne sont ni multipliées, ni insuffisantes, ni obscures. Il n’y a jamais lieu de recourir au Souverain Pontife pour qu’il les modifie[89]. » Les prescriptions de cette règle étaient si générales qu’elles pouvaient s’adapter aux instituts monastiques les plus variés, aux chanoines réguliers, aux Prémontrés, aux ermites. On pouvait y insérer tous les règlements particuliers jugés nécessaires. « Le nouvel Ordre exigeait des statuts spéciaux, touchant l’étude, la prédication, la pauvreté » ; or, avec la règle augustinienne, il était facile de les ajouter. Ainsi, l’affiliation à l’Ordre de saint Augustin n’était en réalité qu’un moyen détourné de fonder un Ordre nouveau, tout en observant les prescriptions du concile ; et, dans ces circonstances, nous reconnaissons l’esprit éminemment pratique du saint.

[88] Balme, op. cit., t. II, p. 23.

[89] Humbert de Romans et Étienne de Salagnac, cités par Balme, loc. cit.

Après l’assemblée de Prouille, on pouvait recommencer les instances en cour de Rome. Dominique se rendit une troisième fois auprès du Pape, en août 1216. Comme la bulle de confirmation se fit attendre plusieurs mois, il est à croire que l’affaire souffrit quelques lenteurs, soit que la Curie examinât, avec sa prudence accoutumée, les constitutions, soit même qu’elle fît des observations dont il fallait tenir compte.

Enfin, par une bulle datée du Vatican, le 22 décembre 1216, et adressée à « Dominique, prieur de Saint-Romain de Toulouse et à ses frères, présents et à venir, ayant fait profession de vie régulière », Honorius III prenait à jamais sous la protection de saint Pierre la maison de Saint-Romain, avec tous ses biens, et confirmait le choix qu’avaient fait les Prêcheurs de la règle de saint Augustin. Rendu d’après les formules les plus solennelles, valable à perpétuité, ce privilège fut signé par le Pape et par tous les cardinaux résidant à Rome. « Toutefois, remarque avec raison le R. P. Balme, dans cet important document, il n’est question ni de l’objet pour lequel saint Dominique fonde cet institut, ni du nom qu’il désire et qui dira ce que dans sa pensée doit être son œuvre, un Ordre de Frères Prêcheurs… Honorius III n’approuve explicitement que l’Ordre canonial qui s’est formé récemment, selon la règle de saint Augustin, dans l’église saint Romain de Toulouse[90]. » Et en effet, cet acte ne diffère en rien de ceux que le Saint-Siège avait coutume de donner aux monastères particuliers qui sollicitaient successivement sa protection. Lacordaire, dans sa Vie de saint Dominique, attribue le caractère peu explicite de cet acte à l’opposition de plusieurs membres de la Curie. « Il nous paraît probable qu’il existait dans la cour pontificale une opposition à l’établissement d’un Ordre apostolique, et que ce fut la cause du silence absolu de la bulle principale sur le but de la nouvelle religion qu’elle autorisait[91]. »