[81] Labbe, Concilia, t. XI, pars I, p. 133 et suiv.
Enfin saint Dominique, rencontra un autre obstacle. Depuis Grégoire VII, le clergé régulier avait pris dans l’Église une grande extension ; une multitude de couvents s’étaient formés. C’est alors que l’on vit successivement apparaître les Gilbertins en Angleterre, les Chartreux en Dauphiné, les Cisterciens, les Prémontrés, les Trinitaires en France[82]. Cette efflorescence monastique avait l’inconvénient de briser la cohésion du clergé régulier. Bientôt, dans la solitude de leurs cellules, plusieurs religieux rêvèrent de quitter leur règle pour en créer une nouvelle ; c’était l’anarchie et l’indiscipline dans les monastères. Le mal était déjà grave sous Innocent III, et cependant, ce Pape confirma la création de deux nouveaux Ordres, les Trinitaires de saint Jean de Matha, en 1198, et les Hospitaliers du Saint-Esprit, en 1208.
[82] Saint Jean Gualbert fonde l’Ordre de Vallombreuse en 1063, saint Étienne l’Ordre de Grandmont en 1073, saint Bruno l’ordre des Chartreux en 1084, Robert de Molesme l’Ordre cistercien en 1099, Robert d’Arbrissel l’Ordre de Fontevrault en 1106 ; Guillaume de Champeaux établit, vers la même époque, la congrégation des chanoines réguliers de saint-Victor, saint Norbert l’Ordre des Prémontés en 1120, saint Gilbert celui de Sempringham, en Angleterre, en 1140, Viard, moine de la chartreuse de Loavigny, celui du Val des Choux en 1180, saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, celui de la Trinité pour la Rédemption des captifs, en 1198. Enfin, Innocent III réorganisa, en 1208, l’Ordre des Hospitaliers du Saint-Esprit, et confirma, en 1209, la règle donnée aux Carmes par le patriarche de Jérusalem, Albert de Verceil.
Le concile universel du Latran voulut remédier à cet abus et il rendit un décret énergique contre la multiplicité excessive des familles religieuses : « De peur qu’une diversité exagérée de règles religieuses ne produise la plus fâcheuse confusion dans l’Église, nous défendons que qui que ce soit en introduise désormais de nouvelles. Celui qui voudra embrasser la vie religieuse devra adopter une des règles déjà approuvées. Pareillement, quiconque voudra fonder à nouveau une maison conventuelle, devra prendre la règle et les institutions d’un des Ordres déjà reconnus[83]. »
[83] Sage décret, où l’inspiration du Saint-Esprit est évidente, et qui pourrait s’appliquer à notre époque autant qu’au treizième siècle !
Et lorsque le concile essayait ainsi d’arrêter la création d’Ordres nouveaux, saint Dominique venait en proposer un au Pape et aux évêques ! Malgré ses instances réitérées et celles de Foulques, sa demande ne fut pas accueillie. Plus tard, dans l’Ordre, se répandirent de pieuses légendes d’après lesquelles des avertissements célestes auraient ramené Innocent III à des dispositions plus favorables. « Une nuit, pendant son sommeil, dit Constantin d’Orvieto, le Souverain Pontife aperçoit, dans une vision toute divine, l’église du Latran comme disjointe et ébranlée. Tremblant et attristé a ce spectacle, Innocent voit accourir Dominique qui s’efforce, en s’y adossant, de soutenir l’édifice et de l’empêcher de crouler. Cette merveille étonne tout d’abord le prudent et sage pontife, mais il en saisit vite la signification et, sans plus tarder, il loue le dessein de l’homme de Dieu et accueille gracieusement sa demande. Il l’exhorte à retourner vers ses frères et après en avoir délibéré ensemble, à choisir une règle déjà approuvée. Sur cette base, ils pourront établir l’Ordre qu’ils veulent promouvoir, et saint Dominique reviendra ensuite vers le Pape, dont il obtiendra certainement la confirmation désirée[84]. » Un demi-siècle après, l’historien dominicain Bernard Gui se faisait encore l’écho de cette pieuse tradition[85].
[84] Acta SS., 4 août.
[85] Bernard Gui, op. cit., loco cit. La légende de saint François rapporte le même fait à propos de l’établissement de l’Ordre des Mineurs.
Quoi qu’il en soit de ce récit, le concile du Latran se sépara dans les derniers jours de 1215 et Innocent III mourut, le 17 juillet 1216, sans que l’Ordre des Prêcheurs eût été confirmé. Saint Dominique revint de Rome dans les premiers jours de 1216, n’apportant que le privilège du 8 octobre en faveur de Prouille. Or cet acte n’avait qu’un intérêt secondaire : il ne s’adressait ni à l’Ordre tout entier, ni aux Prédicateurs établis comme missionnaires diocésains à Toulouse, mais « au prieur, aux Frères et aux religieuses du monastère de Prouille » ; il ne concernait que ce couvent et ses biens et ne pouvait être interprété comme une reconnaissance, encore moins comme une confirmation de l’Ordre nouveau.
Ce fut dans ce second séjour à Rome, pendant le concile du Latran, que saint Dominique se lia d’amitié avec saint François. Tandis que le chanoine d’Osma sollicitait l’approbation apostolique pour ses Prêcheurs aussi savants qu’intrépides, pour « ces chiens du Seigneur[86] » qu’il voulait lancer contre les loups de l’hérésie, le séraphique d’Assise en faisait autant pour ses mystiques compagnons, pour ces contemplatifs qui embrassaient dans un même amour la création tout entière et devaient faire, par leurs naïves et touchantes effusions, tant de conversions chez les simples. Une nuit, tandis qu’il priait à son ordinaire dans la basilique de Saint-Pierre, saint Dominique eut une vision que Gérard de Frachet nous rapporte en ces termes : « Il lui sembla apercevoir dans les airs le Seigneur Jésus brandissant trois lances contre le monde. Tout aussitôt la Vierge Marie se jette à ses genoux ; elle le conjure de se montrer miséricordieux pour ceux qu’il a rachetés, et de tempérer ainsi la justice par la pitié. Son Fils lui répond : « Ne voyez-vous pas quels outrages ils me prodiguent ? ma justice ne peut laisser impunie d’aussi grands maux ! » Et sa Mère de répliquer : « Vous ne l’ignorez pas, mon Fils, vous qui connaissez tout ; voici un moyen de les ramener à vous : j’ai un serviteur fidèle, envoyez-le vers eux leur annoncer votre parole, ils se convertiront et vous chercheront, vous, le Sauveur de tous. Pour l’aider, je lui donnerai un autre de mes serviteurs qui travaillera comme lui. » Le Fils dit à sa Mère : « J’ai agréé votre face, montrez-moi ceux que vous avez destinés à un tel office. » Et elle présente aussitôt le bienheureux Dominique. « Il fera bien, dit le Seigneur, et avec zèle ce que vous m’avez exposé. » Marie lui offre ensuite le bienheureux François et le Sauveur le recommande de la même manière. A ce moment, Dominique considère attentivement son compagnon que jusque-là il ne connaissait pas ; et le lendemain, trouvant dans une église celui qu’il a vu la nuit, il se précipite vers lui et le serrant dans ses bras : « Tu seras mon compagnon, tu seras avec moi, tenons-nous ensemble et nul ennemi ne prévaudra contre nous. » Puis il lui confie la vision qu’il a eue, et dès lors ils ne furent qu’un cœur et qu’une âme dans le Christ ; ce qu’ils prescrivirent à leurs enfants d’observer à jamais. » Touchant récit, qui symbolise à merveille les destinées parallèles de ces deux grands Ordres et leur dévotion commune pour la Mère de Dieu !