Dès lors, l’Ordre était organisé avec son centre à Rome et ses divisions provinciales ; il ne lui restait plus qu’à multiplier ses monastères et à s’étendre. Il cessait vraiment d’être une congrégation particulière du diocèse de Toulouse, pour devenir un Ordre universel. Aussi, dès le mois de décembre 1217, Dominique quitta ces plaines du Lauraguais, théâtre de son apostolat, la colline de Fanjeaux où il avait si longtemps exercé le ministère, le couvent de Prouille, où il avait réuni sa première communauté, le cloître de Saint-Romain, berceau de son Ordre, et il alla à Rome prendre la direction générale des Prêcheurs répandus dans le monde.

CHAPITRE V
SAINT DOMINIQUE, MAÎTRE GÉNÉRAL DE L’ORDRE.

La légende s’est donné libre carrière au sujet de ce nouveau voyage de saint Dominique à Rome. Plusieurs couvents dominicains ont revendiqué l’honneur d’avoir été fondés par le Saint lui-même, et lui ont fait accomplir, pour en arriver là, des voyages aussi fantastiques qu’imaginaires. D’après Malvenda, il aurait établi un couvent à Venise, et y aurait dédié une chapelle à Notre-Dame du Rosaire ; il serait allé ensuite à Padoue et même à Spalato, en Dalmatie. D’après Jean de Réchac, c’est par la Suisse et le Tyrol qu’il se serait rendu du Toulousain à Rome. Les Bollandistes n’ont pas eu de peine à démontrer le caractère légendaire de ces récits[104]. En réalité, après avoir passé les Alpes, saint Dominique s’arrêta à Milan, où il fut reçu par les chanoines réguliers de Saint-Nazaire ; de là, il se rendit à Bologne, dont l’Université l’attirait ; enfin, dans les derniers jours de janvier 1218, il arriva à Rome, accompagné de cinq religieux, Étienne de Metz, son ancien compagnon, et quatre nouvelles recrues, les Frères Othon, Henri, Albert et Grégoire.

[104] Acta SS., 4 août.

Venant établir l’Ordre des Prêcheurs dans la Ville Éternelle, il se livra plus que jamais à la prédication. « Il exerça avec ferveur, dévotion et humilité, cet office pour lequel il avait été choisi de Dieu et institué par le Saint-Siège ; et cela, sur le principal théâtre de l’autorité apostolique. La grâce divine était sur ses lèvres et le Seigneur parlait par sa bouche. On était avide de l’entendre[105]. » Thierry d’Apolda mentionne les sermons qu’il donna dans l’église Saint-Marc, au pied du Capitole[106].

[105] Acta SS., t. I Aug. p. 574.

[106] Ibidem.

Il accomplissait en même temps les plus pénibles œuvres de miséricorde ; les prisonniers surtout l’attiraient, comme ils devaient, dans la suite, attirer saint Vincent de Paul : « Presque chaque jour, il faisait le tour de la ville, pour visiter les emmurés[107], et il leur prodiguait les paroles de salut. » Bientôt le peuple fut touché par son zèle apostolique et sa charité ; on le vénérait comme un saint ; on faisait des reliques de ce qui lui avait appartenu ; « on coupait subrepticement des morceaux de son manteau, si bien qu’il tombait à peine jusqu’à ses genoux[108]. » Les cardinaux le comblaient des témoignages de leur respect, et le Pape lui-même voulut, un jour, porter à la connaissance de tous par une lettre solennelle, un miracle que la voix publique attribuait au Saint[109].

[107] D’après certains manuscrits, il s’agirait plutôt d’emmurées ou recluses, C’est la leçon qu’a adoptée Lacordaire, dans sa Vie de saint Dominique, p. 191.

[108] Lacordaire, op. cit., p. 186.