[109] Il dut y renoncer sur l’humble opposition que lui fit saint Dominique.
Honorius III ne tarda pas à donner à saint Dominique et à son Ordre de nouvelles marques de sa confiance et de sa faveur. Les guerres féodales qui avaient dévasté Rome sous Grégoire VII, Gélase II, Lucius Il et Alexandre III, au temps de Robert Guiscard, de Frangipane et d’Arnaud de Brescia, avaient particulièrement ruiné les quartiers compris entre le Palatin et la porte Saint-Sébastien : déjà, s’étendaient là ces solitudes qui donnent un caractère si spécial à cette région de Rome. L’antique titre cardinalice de Saint-Sixte se dressait, triste et abandonné, à côté des tombeaux que marquait le tracé de la Voie Appienne. Innocent III avait déjà pensé à rendre à ce sanctuaire son ancienne gloire ; il l’avait cédé à la congrégation nouvellement fondée en Angleterre par saint Gilbert, en lui imposant l’obligation d’y entretenir quatre religieux pour le service de l’église et pour le soin spirituel du couvent de femmes qu’il voulait y fonder. Or, dix ans plus tard, en 1218, les Gilbertins n’avaient pas encore pris possession de Saint-Sixte. Honorius III révoqua l’acte de son prédécesseur, et appela à Saint-Sixte saint Dominique et ses compagnons[110]. Leur installation souffrit cependant quelques retards ; il fallut restaurer l’église et la maison conventuelle qui y était adjointe. Il fallut aussi se défendre contre les démarches que firent, auprès du Saint-Siège, les moines de saint Gilbert, pour qu’on leur maintînt le don qui leur avait été fait. Malgré tous ces obstacles, le 3 décembre 1218, une bulle pontificale enlevait définitivement l’église de Saint-Sixte aux religieux anglais pour la donner aux Prêcheurs[111]. Aussitôt, saint Dominique et ses frères quittaient leur gîte primitif, et fondaient sur la Voie Appienne, dans la solitude et le recueillement des ruines, non loin des Catacombes, leur premier monastère romain.
[110] Balme, op. cit., t. II, p. 159.
[111] Ibidem.
Ses débuts furent aussi modestes que ceux de Prouille et de Saint-Romain : « Lorsque les frères étaient à Saint-Sixte, raconte Constantin d’Orvieto[112], ils avaient souvent à souffrir de la faim, parce que l’Ordre était encore ignoré dans la ville. Un jour même, le procureur, Jacques de Melle, n’eut pas de pain à servir à la communauté. Le matin, on avait envoyé plusieurs frères à la quête ; mais, après avoir en vain frappé à beaucoup de portes, ils étaient revenus au couvent, les mains presque vides. L’heure du repas approchant, le procureur se présente au serviteur de Dieu, et lui expose le cas. Dominique, tressaillant de joie, bénit alors le Seigneur avec transport, et comme si une confiance, venue d’en haut, pénétrait son âme, il ordonne de partager entre les religieux le peu de pain que l’on apporte. Or, il y avait dans le couvent une quarantaine de personnes. Le signal donné, les frères viennent au réfectoire, et d’un accent joyeux, récitent les prières de la bénédiction de la table. Pendant que chacun, assis à son rang, rompt avec allégresse la bouchée de pain qui se trouve devant lui, deux jeunes gens, semblables d’aspect, entrent au réfectoire ; ils portent suspendus à leur cou des linges blancs remplis de pain, qu’envoie le Céleste Panetier, seul capable d’en confectionner de pareils. Les deux messagers déposent en silence ces pains à l’extrémité supérieure de la table, vis-à-vis de la place qu’occupe le Bienheureux Dominique, et disparaissent sans que jamais on ait pu savoir d’où ils sont venus et où ils sont allés. Dès qu’ils sont partis, Dominique étendant la main : « Mangez maintenant, mes frères, leur dit-il. »
[112] Nous empruntons cette traduction à Balme, op. cit., t. II, p. 163.
Une fois les Prêcheurs en possession de Saint-Sixte, Honorius III reprit le projet de son prédécesseur, et songea à y fonder un couvent de femmes. Les monastères romains de religieuses étaient tombés en décadence, la clôture n’y était plus observée ; la vie contemplative semblait décliner ; les femmes qui voulaient la pratiquer dans sa rigueur, se faisaient emmurer dans de petites cellules construites pour elles, et y vivaient recluses. Il devenait urgent de rendre à la vie conventuelle sa sainteté primitive. Comme les moines de saint Gilbert avaient soin des religieuses cloîtrées, affiliées à leur ordre, Innocent III leur avait demandé de collaborer à son œuvre de réforme, en même temps qu’il leur avait donné Saint-Sixte. A leur défaut, Honorius III s’adressa à saint Dominique : le Bienheureux n’avait-il pas fondé à Prouille un couvent de femmes, déjà célèbre par la rigueur de ses observances ? Il fut donc décidé que l’on ferait venir des religieuses de Prouille à Saint-Sixte, qu’on leur adjoindrait celles qui voudraient quitter les couvents romains pour adopter une vie contemplative plus austère, et que ce couvent modèle serait sous la direction, spirituelle et temporelle, de saint Dominique et de ses Frères. Dans la suite, on pensait envoyer dans les différents monastères de Rome des religieuses de Saint-Sixte, pour y faire admirer et accepter leur réforme monastique.
Pour cette œuvre, aussi importante que délicate, saint Dominique demanda le concours de personnages autorisés, par leur vertu et leur haute situation à la cour pontificale ; Honorius III lui adjoignit Étienne Orsini, cardinal de Fossanova, du titre des saints Apôtres, le cardinal évêque de Tusculum, enfin le cardinal d’Ostie, Hugolin, tous amis dévoués de saint Dominique. « Muni de la commission apostolique, raconte l’une des premières religieuses de Saint-Sixte[113], Dominique s’adresse d’abord avec confiance à toutes les religieuses de Rome ; mais elles refusent d’obéir aux ordres du Bienheureux et du Pape. Cependant, au monastère de Sainte-Marie du Transtévère[114], le plus peuplé de tous, le saint est mieux accueilli. Cette maison a à sa tête la vénérable sœur Eugénie ; l’abbesse et ses filles se laissent gagner par les pieuses exhortations du saint ; toutes, sauf une, promettent d’entrer à Saint-Sixte, à la condition toutefois que leur image de la Vierge restera avec elles, et que, si elle revient à son église, au delà du Tibre, comme elle y est revenue jadis, elles seront, par ce fait, déliées de leur engagement[115]. Le Saint accepte volontiers cette condition, les sœurs renouvellent leur profession entre ses mains et le bienheureux Père leur dit qu’il ne veut plus qu’elles sortent désormais pour visiter leurs proches. Dès qu’ils l’apprennent, ceux-ci accourent au monastère ; ils reprochent vivement à l’abbesse et à ses compagnes de travailler à détruire une maison illustre, et de se remettre entre les mains d’un ribaud. Dominique est surnaturellement averti de cet obstacle ; un matin, il se présente au monastère de Sainte-Marie, célèbre la messe, prêche les Sœurs et leur dit : « Mes filles, vous regrettez déjà votre résolution, et vous songez à retirer le pied de la voie du Seigneur. Je veux donc que celles qui, de leur plein gré, sont décidées à entrer, fassent de nouveau profession entre mes mains. » Quelques-unes d’entre elles s’étaient en effet repenties de leur sacrifice, mais elles reviennent à un meilleur dessein, et elles renouvellent toutes leurs vœux. Lorsque c’est fait, le Bienheureux prend les clefs du monastère et s’attribue pleine autorité sur tout ; il y établit des frères convers qui en auront la garde jour et nuit, et fourniront aux Sœurs, dans leur clôture, ce qui leur sera nécessaire ; à celles-ci, enfin, il interdit de parler sans témoins à leurs parents ou à toute autre personne[116]. »
[113] Relation de sœur Cécile, l’une des religieuses qui furent transférées de Sainte-Marie-du-Transtévère, à Saint-Sixte.
[114] Il ne faut pas confondre cette église et ce couvent avec l’antique titre cardinalice de Sainte-Marie-du-Transtévère et la belle basilique de ce nom. Il s’agit ici d’une église appelée Sainte-Marie in Torre in Trastevere, qui existe encore aujourd’hui, non loin de la rive du Tibre, près du titre de Sainte-Cécile.