[115] C’était l’une de ces antiques madones byzantines que la légende attribue à saint Luc, et qui, encore de nos jours, sont grandement vénérées par les Romains. Elle fut transportée à Saint-Sixte, en procession, mais la nuit, par crainte des habitants du Transtévère qui n’auraient pas permis cette translation. Elle resta à Saint-Sixte jusqu’au jour où, sous le pontificat de Pie V, elle fut transférée avec le couvent des religieuses dans l’église des Saints Dominique et Sixte, près de la colonne Trajane, où on la vénère encore actuellement. (Armellini, Le Chiese di Roma, p. 617.)

[116] Balme, op. cit., p. 410 ; Lacordaire, op. cit., p. 190.

L’exemple des sœurs du Transtévère se propagea, et bientôt, il y eut dans chaque monastère romain un parti réformiste, décidé à suivre jusqu’au bout les conseils des Prêcheurs. Lorsque les travaux d’aménagement furent terminés à Saint-Sixte[117], les religieuses du Transtévère, plusieurs religieuses de Sainte-Bibiane, et de divers autres couvents, quelques femmes du monde, y entrèrent, au nombre de quarante-quatre, le premier dimanche du carême 1220. Saint Dominique les plaça sous la direction d’un de ses frères, et leur donna comme prieure une Sœur de Prouille. La réforme souhaitée par Innocent III et Honorius III, était accomplie, et l’Ordre dominicain avait son second couvent.

[117] Ce fut pendant ces travaux que saint Dominique ressuscita Napoléon Orsini, neveu du cardinal de Fossanova.

Cependant, la sainteté de Dominique provoquait des vocations religieuses de plus en plus nombreuses. Des jeunes gens de toute condition demandaient à entrer dans l’Ordre nouveau des Prêcheurs et même, dit Thierry d’Apolda, plusieurs familles s’effrayèrent du puissant attrait qu’exerçait la maison de Saint-Sixte sur l’âme de leurs enfants. « Un jour, raconte-t-il[118], le serviteur du Christ, Dominique avait admis auprès de lui un jeune Romain fort beau, nommé Henri, noble de naissance et plus encore de mœurs et de conduite. Ses parents irrités, cherchaient le moyen de le ravir à l’Ordre. Le bienheureux Père en est instruit ; par prudence, il donne au jeune homme des compagnons pour le conduire en un autre lieu. Déjà, Frère Henri a traversé le Tibre, près de la voie Nomentane, quand, sur la rive opposée du fleuve, ses proches accourent à sa poursuite. Le novice, alors, se recommande à Dieu, et voici que le Tibre grossit à tel point que ses parents ne peuvent pas même le passer à cheval. Stupéfaits à cette vue, ils s’en retournent et laissent le jeune homme confirmé dans sa vocation. De leur côté, les Frères les voyant partis, reviennent à Saint-Sixte, et lorsqu’ils sont près du fleuve, les eaux reprennent leur niveau ordinaire et laissent le passage libre. » En quelques mois, le Saint vit croître, dans de grandes proportions, le nombre de ses disciples romains. En 1218, il n’avait avec lui que cinq Frères qui l’avaient accompagné à Rome : vers la fin de 1219, les religieux de Saint-Sixte étaient plus de quarante, et même de cent, si nous en croyons les récits, quelquefois merveilleux, de sœur Cécile. Aussi, bien qu’agrandie par les soins de saint Dominique, la maison de Saint-Sixte devenait chaque jour plus étroite ; elle le fut tout à fait quand le couvent des femmes y eut été établi ; il fallut chercher un nouvel asile pour les Frères Prêcheurs. Ce fut encore le pape Honorius III qui le leur donna.

[118] Acta Sanctorum, 4 août.

Sur les hauteurs de l’Aventin, dont les pentes brusques dominent le Tibre et la Ville Éternelle tout entière, se dresse encore aujourd’hui le titre presbytéral de Sainte-Sabine. Fondée au commencement du cinquième siècle, sous le pontificat de Célestin Ier, elle a conservé jusqu’à nos jours un caractère de vénérable antiquité, avec ses rangées de colonnes, sa charpente apparente, sa mosaïque et ses belles portes de bois sculpté, vestiges aussi beaux qu’authentiques de l’art romain[119]. Au treizième siècle, cette basilique et la maison qui abritait ses prêtres étaient sous le patronage de l’illustre famille des Savelli à laquelle appartenait Honorius III. Le Pape lui-même aimait à habiter le palais féodal qui, après avoir été, au dixième siècle, la résidence de la dynastie impériale d’Othon, était devenue la propriété de sa famille[120] ; plusieurs de ses bulles, et en particulier celles qui encourageaient l’Ordre des Prêcheurs, furent datés du palais de Sainte-Sabine. Cherchant un nouvel asile pour saint Dominique et ses frères, il pensa naturellement à cette basilique : il la leur donna en 1219, et leur en confirma solennellement la possession le 5 juin 1222. « Nous avons jugé bon, leur disait-il, dans l’intérêt d’un grand nombre, du consentement de nos frères les cardinaux, et spécialement du cardinal titulaire, de vous concéder l’église de Sainte-Sabine, pour y célébrer l’office divin, et les maisons voisines, jusque-là habitées par des clercs, pour y établir votre demeure, réservant toutefois la partie où est le baptistère, avec le jardin qui y est contigu, et un local pour deux clercs qui auront soin de la paroisse et des biens de cette église. » Les travaux d’aménagement une fois terminés, vers la fin de janvier 1220, « on y transporta les ustensiles, les livres et autres objets nécessaires à l’usage des frères » ; et bientôt, ne laissant à Saint-Sixte que les religieux consacrés aux soins spirituels et temporels des sœurs, saint Dominique s’établit avec ses compagnons à Sainte-Sabine. Ainsi se fonda cette maison qui fut le premier noviciat régulier de l’Ordre, resta jusqu’en 1273[121] la résidence du Maître Général, et vit se reconstituer de nos jours, sous l’action généreuse de Lacordaire, la province dominicaine de France.

[119] Armellini, Le chiese di Roma, p. 582, et le R. P. Berthier, La porte de Sainte-Sabine à Rome.

[120] En 1216, Honorius III restaura le vieux palais impérial, et le fortifia en l’entourant de hautes tours et de murailles formidables, dont les ruines se voient encore de nos jours sur l’Aventin.

[121] A cette date, la résidence du Maître Général de l’Ordre fut transférée au centre de la ville à Sainte-Marie de la Minerve, dont le couvent est resté, jusqu’à nos jours, la maison généralice de l’Ordre jusqu’à la spoliation des Ordres religieux par l’Italie nouvelle.