Il ne suffisait pas à saint Dominique d’établir solidement son Ordre au centre même de la catholicité. Il n’oubliait pas que l’œuvre de la prédication exigerait de la part de ceux qui l’exerceraient des études approfondies ; lui-même avait longuement étudié, à Palencia, et commenté les saintes Écritures, avant d’engager contre les hérétiques de savantes controverses. Sans doute, il avait une confiance absolue dans l’esprit de Dieu, qui éclaire même les ignorants, il était profondément convaincu que l’éloquence humaine ne saurait porter de fruits sans la grâce divine ; mais il était loin de penser que l’homme doive attendre du Ciel, dans une quiétude paresseuse, ses moyens d’action. A son exemple, le Frère Prêcheur devait unir la science à la piété, pour réduire par le raisonnement, autant que par les bons exemples, l’obstination de l’hérésie. L’étude devait être l’une des principales occupations du novice, la science, l’une des forces les plus redoutables du Dominicain. A cette fin, l’Ordre nouveau devait rechercher ces villes savantes, telles que Bologne et Paris, dont l’action intellectuelle s’étendait sur le monde chrétien tout entier, et qui attiraient dans leurs murs, autour des chaires de leurs docteurs, des étudiants de toute langue et de toute nation. Établis dans ces centres, les couvents dominicains devaient être à la fois des maisons d’étude et de prière ; après y avoir formé leur pensée et leur cœur, les religieux pourraient se répandre dans tout le monde civilisé, grâce aux relations internationales qu’ils auraient nouées dans les Universités, et au prestige que leur auraient procuré leurs études. Saint Dominique eut la conception nette de ce plan, lorsqu’il fonda les maisons de Paris et de Bologne, car il leur assigna pour chefs les plus savants de ses religieux : maître Mathieu, « homme docte et prêt à toute doctrine », et le bienheureux Réginald, docteur en décret et ancien professeur de droit.

Lorsque, après l’assemblée générale de Prouille, les religieux eurent été dispersés par saint Dominique, Mathieu de France partit pour Paris avec les trois compagnons que le Maître lui confia : Bertrand de Garrigue, Laurent d’Angleterre et Jean de Navarre. Ce dernier devait parfaire à l’Université des études de théologie déjà commencées. Originaire de l’Ile-de-France, ami de Simon de Montfort, Frère Mathieu pouvait compter sur d’utiles protections ; d’ailleurs, il emportait avec lui les bulles que le Pape venait de signer « pour l’établissement et l’extension de l’Ordre ». Bientôt, il fut rejoint par trois autres religieux, Mannès, le propre frère de saint Dominique, Michel de Fabra, et le convers Oderic. Cette petite colonie monastique arriva à Paris au commencement d’octobre 1217 ; elle loua une maison modeste à côté de Notre-Dame, entre l’Hôtel-Dieu et l’évêché. Mathieu de France en fut le supérieur, Michel de Fabra le directeur d’études, avec le titre de lecteur.

Grâce à la protection que Philippe-Auguste leur avait accordée pendant tout son règne, les écoles de Paris étaient alors les plus florissantes d’Europe ; Innocent III venait de leur conférer d’importants privilèges que ses prédécesseurs devaient confirmer et accroître. Les Facultés diverses s’étaient solidement rattachées les unes aux autres et on avait fini par les désigner toutes sous le nom commun d’Université. Attirés par les immunités que les rois et les Papes leur accordaient, les étudiants affluaient à Paris de toutes les provinces de France, et ils prenaient l’habitude de se grouper selon leurs pays d’origine et leur nationalité. On distinguait déjà parmi eux les quatre nations des Français, des Picards, des Normands et des Anglais. Mais en dehors de ces cadres, l’Université comptait des étudiants de tous pays qui lui donnaient un caractère œcuménique. Un chroniqueur danois de ce temps, Arnold de Lubeck, ne raconte-t-il pas que ses compatriotes, à l’exemple des Allemands, envoyaient leurs sujets d’élite à Paris suivre les cours de théologie, d’arts libéraux, de droit civil et canonique ? Il en était de même de l’Espagne, de l’Italie, de l’Écosse, de la Hongrie, de la Bohême, de la Pologne et même de la péninsule Scandinave[122].

[122] Pour l’histoire de l’Université de Paris, au commencement du treizième siècle, cf. Denifle O. P., Les Universités au moyen âge (all.), t. I, pp. 67 et suiv., 84 et suiv.

Au milieu de ces milliers d’étudiants, les sept disciples de saint Dominique durent d’abord passer inaperçus, mais leur assiduité ne tarda pas à attirer sur leur modestie l’attention des docteurs de l’Université.

Ils gagnèrent la bienveillance de l’un des maîtres les plus renommés de l’Université, qui leur donna une résidence à Paris. L’illustre professeur de théologie, Jean de Barastre, doyen de Saint-Quentin, avait construit, en 1209, en face de l’église Saint-Étienne des Grès, non loin de la porte d’Orléans, un petit hôtel-Dieu, qu’il avait dédié à saint Jacques. Le 6 août 1218, il le céda à Mathieu de France et à ses six compagnons ; ils eurent dès lors une demeure fixe. « Les Frères, racontait plus tard Jean de Navarre, s’y établirent et y fondèrent un couvent où ils réunirent beaucoup de bons clercs, qui entrèrent ensuite dans l’Ordre des Prêcheurs. Nombre de possessions et de revenus leur furent alors donnés, et tout leur réussit, comme Frère Dominique le leur avait prédit[123]. »

[123] Actes de Bologne.

Cette prospérité naissante porta ombrage au chapitre de Notre-Dame lui-même. L’église Saint-Jacques était établie sur le territoire de la paroisse de Saint-Benoît, qui relevait de son côté du chapitre[124]. Craignant que les offices de la chapelle des religieux ne portassent atteinte aux droits paroissiaux de Saint-Benoît, les chanoines firent défense aux Dominicains de célébrer publiquement le culte à Saint-Jacques. A son voyage à Paris, saint Dominique fut saisi de l’affaire par Mathieu de France, et il la déféra au Saint-Siège. Il obtint gain de cause : le 1er décembre 1219, Honorius III écrivait au couvent de Saint-Jacques, que « touché de ses prières, il lui accordait de pouvoir célébrer les divins offices dans l’église que les maîtres de l’Université lui avaient donnée à Paris », et, le 11 décembre, il chargeait les prieurs de Saint-Denis et de Saint-Germain des Prés, ainsi que le chancelier de l’église de Milan, alors présent à Paris, de veiller à l’observation de ce privilège[125]. Le chancelier de Notre-Dame, Philippe de Grève, ne pardonna jamais leur victoire aux Prêcheurs : jusqu’à sa mort, survenue en 1237, « il aboya sans cesse contre eux, en toute occasion, dans tous ses sermons ». Mais saint Dominique veillait tout particulièrement sur son couvent de Paris ; à sa prière, Honorius III félicitait les maîtres de l’Université de la faveur qu’ils lui prodiguaient, et les engageait à la lui continuer : « Pour que vous connaissiez davantage l’attachement profond que nous portons à ces frères, nous vous prions par ces présentes, vous conseillons et enjoignons de poursuivre l’œuvre que vous avez si bien commencée. Par égard pour le Siège apostolique et pour nous, regardez-les comme vous étant particulièrement recommandés, et tendez-leur une main secourable. Par là, vous vous rendrez Dieu propice, et vous mériterez de plus en plus notre faveur et nos bonnes grâces[126]. »

[124] « L’église de Saint-Benoît le Bestourné, nommée auparavant de Saint-Bacche ou Bacque, fut donnée aux chanoines de la cathédrale par le roi Henri Ier, avec celles de Saint-Étienne, de Saint-Julien et de Saint-Séverin. Elle est appelée membre de l’Église N.-D. dans un acte de l’an 1171, passé entre elle et les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, pour le règlement de leurs droits respectifs. Elle avait des chanoines qui étaient institués par le chapitre de Notre-Dame, auquel ils prêtaient serment de fidélité. » (Guérard, Cartulaire de l’Église Notre-Dame de Paris, p. 134.)

[125] Ces deux bulles sont publiées dans le Cartulaire de saint Dominique, t. II, p. 387 et 388.