Recluses à jamais, les Sœurs ne pouvaient pas mendier, comme les Frères ; elles ne recevaient d’autres aumônes que celles qu’on leur portait ; et comme cette ressource était incertaine, leurs couvents devinrent forcément des propriétaires fonciers. Cependant, tout en permettant aux Sœurs la possession de biens-fonds, saint Dominique leur en enleva la gestion, afin qu’elles ne fussent pas détournées par des soucis matériels de la contemplation des choses divines ; et il la confia à des Frères. A côté de tout couvent de religieuses, il établit un couvent de religieux qu’il chargea de veiller aux intérêts spirituels et temporels des Sœurs, les uns célébrant pour elles les offices, écoutant leurs confessions et leur adressant de pieuses exhortations ; les autres, en général simples convers, gérant leurs biens et s’occupant de leur entretien matériel.

Vouées à la contemplation, elles ne pouvaient prétendre à la vie active des religieux. Saint Dominique tint néanmoins à les préserver de l’oisiveté, « parce qu’elle est, disait-il, l’ennemie mortelle de l’âme, la mère et la nourrice de tous les vices ». — « Aucune Sœur ne restera inactive dans le cloître ; toujours, si elle le peut, elle fera quelque ouvrage ; car la tentation ne triomphe pas facilement de quiconque s’occupe d’une manière utile. Le Seigneur a dit à l’homme qu’il doit se nourrir d’un pain gagné à la sueur de son front ; et l’Apôtre, que celui qui ne veut point travailler ne doit pas manger. Enfin le Prophète a dit : « parce que tu mangeras le fruit de tes mains, tu seras heureux et tu t’en trouveras bien. » C’est pourquoi, hormis les heures consacrées à la préparation du service divin, au chant et à l’étude des lettres, toutes les Sœurs s’appliqueront avec soin aux travaux manuels, comme la prieure le déterminera. » Un document de 1340, conservé aux Archives de l’Aude[181], nous prouve qu’à Prouille, au quatorzième siècle, on veillait soigneusement à l’observation de cette règle. « Chaque année, dit le procureur du couvent au provincial qui le visite, on distribue aux Sœurs quinze quintaux de laine, bien propre et soigneusement choisie ; elles la filent et la tissent aux heures qui ne sont pas prises par l’office divin, et elles le font selon l’antique coutume et l’ordre formel de notre Père saint Dominique, qui l’a voulu pour chasser l’oisiveté, la mère de tous les vices. » Le jour de fête, où le travail manuel n’était pas permis, il devait être remplacé par la lecture.

[181] C’est le procès-verbal de la visite canonique qui fut faite, en 1340, à Prouille et dans ses dépendances, par le prieur provincial de Toulouse, Fr. Pierre Guy. Nous en préparons l’édition avec la collaboration du R. P. Balme. Elle suivra l’impression de notre Cartulaire de N.-D. de Prouille, de 1206 à 1340.

Toutes ces observances se complétaient pour le bien spirituel des Sœurs, qui, dégagées de tout soin matériel, ne vivaient que pour la prière, la méditation des choses saintes, l’étude et le travail. Placées « sous la tutelle et la garde des Frères Prêcheurs », elles obéissaient à des prieures librement élues, qui dépendaient elles-mêmes du prieur des religieux et des grands dignitaires de l’Ordre ; et ainsi se réunissaient les deux grandes branches de la famille dominicaine.

Saint Dominique en créa-t-il lui-même une troisième, en instituant un Tiers Ordre ? Grave question qui, après avoir été examinée par les Bollandistes, avec leur sagacité accoutumée, provoque toujours les recherches des érudits[182]. Il s’agit, en effet, de déterminer dans quelle mesure le fondateur de l’Ordre des Prêcheurs a voulu associer les laïques à son œuvre. Il semble de plus en plus vraisemblable que l’on doive attribuer au Bienheureux le mérite de cette fondation, mais il est bien difficile d’en préciser la date. Raymond de Capoue écrivait, vers 1380, que Dominique avait fondé le Tiers Ordre en Lombardie, au cours des prédications qu’il y fit pendant les dernières années de sa vie. « Dans ces pays, dit-il, l’hérésie avait tellement corrompu les âmes de ses enseignements empoisonnés, que, dans un grand nombre de lieux, les laïques s’étaient emparés des biens des églises, et les transmettaient par héritage, comme des patrimoines privés. Réduits à mendier, les pontifes n’avaient le moyen ni de résister à l’erreur, ni d’assurer la subsistance de leurs clercs ; le bienheureux Père ne put soutenir un pareil spectacle, et lui qui avait choisi pour ses disciples la pauvreté, combattit pour conserver à l’Église ses richesses. Il appela à lui des laïques craignant Dieu, qu’il connaissait, et s’entendit avec eux pour créer une milice sainte qui travaillerait à faire rendre à l’Église ses droits, et pour les défendre, résisterait vaillamment à l’hérésie ; après avoir obtenu le serment de ceux qu’il recruta pour cet objet, il craignit que leurs femmes ne les empêchassent de travailler à une œuvre aussi sainte, et il exigea d’elles la promesse que, loin de détourner leurs maris d’une pareille entreprise, elles les y aideraient. A ceux qui prirent ces engagements, le saint promit la vie éternelle, et il les appela les Frères de la Milice de Jésus-Christ[183]. »

[182] Nous n’avons pas la prétention de trancher ici une question aussi délicate et aussi complexe, qui mériterait, à elle seule, une étude des plus approfondies. Nous nous contentons de fournir deux éléments du problème, sans essayer de le résoudre.

[183] Raymond de Capoue, cité par les Bollandistes.

Il est certain que cette association se développa spécialement en Lombardie, surtout lorsque, quelques années plus tard, les prédications de saint Pierre Martyr en ce pays lui eurent imprimé un nouvel essor ; mais ne pourrait-on pas en faire remonter plus haut la création, et faut-il croire qu’ayant combattu toute sa vie les hérétiques, saint Dominique ne l’ait imaginée que dans ses dernières années ? C’est d’autant moins vraisemblable qu’un écrivain contemporain de saint Dominique, Guillaume de Puylaurens, mentionne à Toulouse l’existence d’une association analogue, dès le commencement de la croisade contre les Albigeois[184] : « Dans sa sollicitude épiscopale, Foulques, dit-il, voulut faire participer les Toulousains orthodoxes à l’indulgence qui était accordée aux croisés étrangers, en les resserrant d’une manière plus étroite autour de l’Église, et les lançant à l’assaut de l’hérésie. Pour cela, avec la grâce de Dieu et l’aide du légat, il institua à Toulouse une grande confrérie dont les membres furent marqués de la croix ; presque toute la cité y entra, sauf de rares exceptions ; quelques adhésions vinrent du faubourg ; il les unit au service de l’Église par un serment commun, leur donna pour bailes Aymeric de Castelnau dit Cofa, et son frère Arnaud, tous deux chevaliers, Pierre de Saint-Romain et Arnaud Bernard, dit Endura, tous hommes énergiques, discrets et influents. » Sans doute, le nom de saint Dominique n’est pas mentionné dans ce texte ; mais si l’on se rappelle que, dans toutes les œuvres d’apostolat, Dominique et Foulques ont été tellement unis que les historiens ont souvent attribué à l’un les créations de l’autre[185] ; si, d’autre part, on considère que les Dominicains ont répandu en Lombardie et dans l’Église universelle, quelques années à peine plus tard, une institution de tous points analogue, on pourra supposer que le fondateur des Prêcheurs n’a pas été étranger à la création de la confrérie toulousaine.

[184] Guillaume de Puylaurens, cité par les Bollandistes.

[185] La fondation de Prouille a été attribuée à Foulques.