Il voulut profiter de ses derniers jours pour donner à ses religieux de graves enseignements. A plusieurs reprises, il groupa les jeunes novices auprès de lui, et conservant toujours un visage serein, il les exhorta, « en termes très doux », à observer fidèlement la règle, dans son esprit. Il appela ensuite douze des plus anciens Frères ; en leur présence, il fit tout haut à Ventura la confession générale de sa vie. Puis, s’adressant aux religieux, il leur recommanda de garder la chasteté : « La miséricorde de Dieu, leur dit-il, m’a conservé jusqu’à ce jour une chair pure et une virginité sans tache. Si vous désirez la même grâce, fuyez toute relation suspecte. C’est le soin de cette vertu qui rend le serviteur agréable à Dieu, et lui donne crédit auprès du peuple. Servez toujours le Seigneur dans la ferveur de l’esprit ; soutenez et étendez notre Ordre naissant, soyez fermes dans la sainteté et l’observance de la règle ; croissez en vertu ! » Craignant sans doute de s’être glorifié, en parlant publiquement de sa chasteté, il reprit : « Quoique la bonté divine m’ait préservé jusqu’à cette heure de toute souillure, je vous avoue cependant que je n’ai pu échapper à cette imperfection de trouver plus de plaisir à la conversation des jeunes femmes qu’à celle des vieilles. » Craignant toujours d’en avoir trop dit, il se tourna vers son confesseur, et lui dit tout bas : « Frère, je crois que j’ai péché en parlant tout haut de ma virginité : j’aurais dû m’en taire. » Enfin, devenant plus grave et donnant à ses paroles toute la solennité d’un testament, il ajouta : « Voici, ô mes frères et mes fils, le patrimoine que je vous laisse : ayez la charité, gardez l’humilité, conservez la pauvreté volontaire. » Il insista alors tout particulièrement sur le vœu de pauvreté, expliquant à ses Frères l’importance qu’il avait pour la vie religieuse et la prospérité de l’Ordre ; s’échauffant de plus en plus, « il lança sa malédiction et appela celle du Dieu tout-puissant sur ceux qui donneraient aux Prêcheurs des biens temporels et terniraient d’une poussière terrestre un Ordre destiné à briller à jamais par sa pauvreté. »
Quoiqu’il souffrît beaucoup, il gardait sa sérénité et son enjouement habituels ; il ne poussait aucune plainte, aucun gémissement. Cependant, pour calmer ses douleurs, on le transporta hors de la ville, sur les hauteurs de Sainte-Marie du Mont, où l’air était plus pur et plus frais. Il voulut parler au prieur ; à son appel, celui-ci monta auprès de lui accompagné de vingt religieux qui voulaient, une fois encore, entendre les conseils de leur Père ; il les leur donna en termes beaux et émouvants. Comme le curé de Sainte-Marie du Mont annonçait l’intention de présider aux funérailles du Saint et de l’ensevelir dans son église, saint Dominique déclara humblement que son tombeau devait être sous les pieds de ses Frères ; pour assurer l’exécution de ce vœu, sans qu’elle pût soulever de contestation, il se fit reporter au couvent.
On le plaça dans la cellule de Frère Monéta. Le procureur, Frère Rodolphe, ne le quitta plus, soutenant sa tête et essuyant, sans cesse, les gouttes de sueur qui perlaient sur son visage. Autour de lui se tenaient les religieux, contemplant, les yeux en pleurs, cette sainte agonie. Saint Dominique les vit et voulut les consoler : « Ne pleurez pas, fils bien-aimés ; que la disparition de mon corps ne vous trouble pas ; je vais en un lieu où je vous serai plus utile qu’ici. » L’un des Frères lui demanda où il voulait que fût sa sépulture, il répondit encore : « Sous les pieds de mes Frères. »
Le moment suprême approchait : le Saint appela une dernière fois le prieur et les moines : « Père, lui dit le prieur, vous savez dans quelle tristesse et dans quelle désolation vous nous laissez ; souvenez-vous de nous devant le Seigneur. » Et Dominique, tout absorbé en Dieu, leva les mains au ciel et dit : « O Père saint, j’ai accompli avec bonheur ta volonté et j’ai soigneusement gardé ceux que tu m’as confiés ; à mon tour, je te les recommande, garde-les ; voici que je vais à toi, ô Père céleste. » Et s’adressant aux Frères : « Commencez », leur dit-il : Aussitôt, les religieux récitèrent les prières de la recommandation de l’âme, en les entrecoupant de pleurs et de sanglots, tandis que, remuant faiblement les lèvres et absorbé dans sa contemplation, le Bienheureux les répétait. Lorsqu’à la fin de la prière, on en fut à ces mots : « Venez à son aide, saints de Dieu, venez au-devant de lui, anges du Seigneur, prenez son âme et portez-la en présence du Très-Haut », il éleva les mains au ciel et mourut. C’était le vendredi 6 août 1221 ; il était à peine âgé de cinquante et un ans[190].
[190] Bernard Gui fait remarquer que la mort de saint Dominique fut une dernière leçon de pauvreté. « Il mourut, dit-il, dans le lit de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas lui-même de lit ; il mourut dans la tunique de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas une seconde tunique pour remplacer celle qu’il portait depuis longtemps. » (Martène, op. cit., t. VI, p. 339.)
Le même jour, étant en voyage, Frère Raon disait la messe. Au mémoire des vivants, il allait prier pour le rétablissement de saint Dominique, lorsqu’il tomba en extase et le vit, la tête ceinte d’une couronne d’or et éclatant de splendeur. Il était midi ; c’était l’heure où le Saint mourait à Bologne. Frère Rodolphe procéda à son ensevelissement tandis que les moines psalmodiaient des cantiques ; mais bientôt, dit Lacordaire[191], « un chant de triomphe succéda aux lamentations funèbres, une joie immense descendit du ciel dans les esprits. » Le culte du saint commençait avant sa sépulture !
[191] Vie de saint Dominique, p. 301.
A cette nouvelle, le cardinal Hugolin accourut à Bologne et voulut présider lui-même aux funérailles de celui dont il avait été l’ami. Après avoir été exposé aux yeux de la foule, le corps du Bienheureux fut déposé dans un cercueil de bois soigneusement fermé, et, en présence du cardinal, du patriarche d’Aquilée, d’évêques, d’abbés et de tout un peuple, il fut inhumé dans l’église de Saint-Nicolas. Le tombeau fut fortement scellé, on le couvrit d’un bloc pesant « pour prévenir l’enlèvement sacrilège qu’aurait pu inspirer une fausse dévotion. » Bientôt, des miracles se produisirent sur cette sainte sépulture.
Douze ans après, en 1233, le Siège Apostolique était occupé par Grégoire IX, le grand Pape centenaire, l’ancien cardinal Hugolin. Les merveilles de plus en plus nombreuses qui s’opéraient à Saint-Nicolas, attiraient à Bologne des foules de pèlerins ; l’église ne suffisait plus à contenir les religieux qui s’y pressaient, et il fallut la reconstruire. A cette occasion, le Maître général, Jourdain de Saxe, décida de transférer dans un tombeau magnifique les restes de son prédécesseur. Il présida lui-même à cette cérémonie, le 24 mai 1233, en présence des nombreux Frères qui étaient venus à Bologne pour le Chapitre général, de l’archevêque de Ravenne, des évêques de Bologne, de Brescia, de Modène et de Tournai[192], de nombreux seigneurs et d’une grande foule. « Cependant, raconte-t-il lui-même, les Frères sont dans l’angoisse ; ils prient, palissent et tremblent. Longtemps exposé à la pluie et à la chaleur dans une vile sépulture[193], le corps de saint Dominique n’apparaîtra-t-il pas rongé de vers et exhalant une odeur fétide ? » O merveille ! « Lorsque la pierre du tombeau eut été soulevée, il se dégagea une odeur suave et délectable, qui semblait sortir d’un coffre de parfums plutôt que d’un sépulcre. Remplis d’étonnement et de joie, l’archevêque, les évêques et tous les assistants tombèrent à genoux, pleurant d’émotion et louant le Seigneur qui avait glorifié d’une manière aussi éclatante son élu. » Le cercueil fut ouvert et Jourdain en retira les ossements qu’il déposa dans un coffre de mélèze et dans un monument de marbre. Huit jours après, sur les instances du podestat et de la foule, on ouvrit encore une fois le tombeau et tour à tour, le Maître général et trois cents religieux vinrent déposer un dernier baiser sur le front desséché de leur Père, gardant longtemps sur eux le parfum qui se dégageait de ces précieuses reliques.
[192] D’après Bernard Gui. (Ampl. Coll., t. VI, p. 352.) Ces évêques furent envoyés à Bologne par le pape Grégoire IX : « ad quam translationem convenerunt mandato domini papae Gregorii ».