[193] Pendant les travaux de reconstruction de l’église, le tombeau de saint Dominique était resté en plein air.

Aussitôt, Grégoire IX décida d’ouvrir le procès de canonisation de ce serviteur de Dieu. Par une lettre du 11 juillet 1233, il nomma commissaires enquêteurs Tancrède, archidiacre de Bologne, Thomas, prieur de Sainte-Marie du Reno, et Palmiri, chanoine de la Trinité. Pendant plus de vingt jours, du 6 au 30 août, ils reçurent, sur la vie et les miracles du Saint, les dépositions des religieux qui l’avaient approché, en particulier de Frère Ventura, qui l’avait assisté à ses derniers moments, de Guillaume de Montferrat, Jean de Navarre, Rodolphe de Faenza, Étienne d’Espagne, Paul de Venise, et plusieurs autres qui l’avaient accompagné dans ses voyages ou avaient vécu dans son intimité. Une seconde commission d’enquête fonctionna à Toulouse, sous la direction de l’abbé de Saint-Serrin et des archidiacres de Saint-Sernin et de Saint-Étienne ; devant elle, un grand nombre de témoins vinrent raconter la vie que le Saint avait menée en Languedoc, pendant ses dix ans de prédication contre l’hérésie. Le procès terminé, Grégoire IX proclama la sainteté de Dominique et, par une bulle solennelle, datée de Spolète, le 13 juillet 1234[194], il rendit son culte obligatoire dans l’Église universelle et fixa sa fête au 5 août[195].

[194] Potthast, Reg. pont. Rom., no 989, où sont indiquées les nombreuses éditions de cette bulle de canonisation.

[195] On ne put pas la placer le 6 août, anniversaire de la mort du saint, parce que ce jour-là était déjà occupé par la fête de la Transfiguration. Plus tard, pour rendre sa solennité à la fête de sainte Marie aux Neiges (dédicace de sainte Marie-Majeure), Clément VIII avança encore d’un jour celle de saint Dominique, et la fixa définitivement au 4 août.

Après avoir évoqué en un style mystique le souvenir des grands fondateurs d’Ordres, le Pape rappela à grands traits la vie de saint Dominique, faisant un éloge magnifique de sa sainteté. « Tout jeune encore, dit-il, il portait dans sa poitrine d’enfant un cœur de vieillard ; adoptant à jamais une vie de mortification, il rechercha l’Auteur de la Vie ; voué à Dieu, consacré Nazaréen sous la règle de saint Augustin, imitant le zèle de Samuel pour les choses sacrées, il rappela, par le soin qu’il mit à châtier ses désirs, la sainteté de Daniel. Ferme comme un athlète dans les sentiers de la justice et la voie des saints, ne s’écartant jamais ni des enseignements, ni du service de l’Église militante, soumettant la chair à l’esprit, les sens à la raison, s’unissant à Dieu en esprit, il s’efforça de marcher à lui en restant attaché au prochain par les liens d’une sage compassion. Devant cet homme qui foulait aux pieds les plaisirs charnels et foudroyait les cœurs de pierre des impies, la secte des hérétiques trembla tout entière, tout entière l’assemblée des fidèles tressaillit d’allégresse. Il crût en même temps en âge et en grâce ; goûtant un plaisir ineffable au salut des âmes, il voua son cœur aux paroles du Seigneur et fit naître à la vie, des foules par l’Évangile du Christ… élevé à la dignité de pasteur et de guide parmi le peuple de Dieu, il institua par ses mérites un nouvel Ordre de Prêcheurs et il ne cessa de le conformer par des merveilles évidentes et certaines ; car, outre les œuvres de sainteté et les miracles de vertu qui donnèrent tant d’éclat à sa vie mortelle, il rendit, après sa mort, la santé aux malades, la parole aux muets, la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques, montrant ainsi quelle âme avait animé son corps.

« Lié d’une étroite amitié avec nous, lorsque nous étions dans une condition plus humble, il nous a donné par le témoignage de sa vie des preuves certaines de sainteté ; elles ont été confirmées ensuite par la vérité de ses miracles que nous ont rapportés de fidèles témoins. C’est pourquoi, partageant, avec les peuples qui nous sont confiés, l’assurance que, par ses suffrages, la miséricorde de Dieu pourra être aidée, et que nous nous réjouirons d’avoir dans le ciel le patronage de celui qui aura été notre ami sur la terre, de l’avis de nos frères et de tous les prélats présents auprès du Siège Apostolique, nous avons décidé de l’inscrire au nombre des saints, statuant et vous[196] ordonnant qu’aux nones d’août, la veille du jour où, déposant la charge de son corps, il est entré, riche en mérites, dans la gloire céleste, devenant semblable aux saints, vous célébriez sa fête et la fassiez célébrer avec solennité ; ainsi, fléchi par les prières de celui qui, vivant, l’a servi, Dieu nous donnera la grâce en cette vie et la gloire dans l’autre. Voulant honorer par l’affluence des pieux chrétiens la sépulture de ce grand confesseur, qui illustre l’Église universelle par l’éclat de ses miracles, à tous ceux qui, contrits et confessés, la visiteront chaque année, au jour de la fête, avec dévotion et respect, nous accordons, par la miséricorde de Dieu et l’autorité de ses apôtres, Pierre et Paul, un an d’indulgence[197]. »

[196] Il s’adresse aux archevêques, aux abbés et aux prélats de l’Église universelle.

[197] Labbe, Concilia, t. XI, pars I, p. 329.

Après l’Église, les arts et les lettres ont exalté saint Dominique ; une école de peintres et de sculpteurs s’est développée au sein de son Ordre, si bien que l’on a pu écrire des livres sur « les artistes de l’Ordre des Prêcheurs ». Ils ont consacré leur génie à la gloire de leur Père.

On ne tarda pas à trouver indigne d’un si grand Saint le tombeau que Jourdain de Saxe lui avait érigé en 1233 ; le couvent et la commune de Bologne confièrent à l’illustre Nicolas Pisano et à un Dominicain bolonais, Fra Guglielmo, le soin de de lui élever une Arca magnifique en marbre sculpté. Les artistes y travaillèrent longtemps ; enfin, le 5 juin 1267, fête de la Pentecôte, en présence d’un grand concours de peuple, ils firent placer dans l’église Saint-Dominique de Bologne le tombeau que l’on y admire encore. Très simple, le sarcophage qui contenait les précieuses reliques reposait sur des rangées de colonnes. Les deux grandes faces ont été décorées chacune de deux bas-reliefs, séparés par des statues, celle du Christ sur l’une, celle de la Vierge sur l’autre, les faces étroites n’ayant chacune qu’un bas-relief. L’artiste a représenté les principales scènes de la vie du Bienheureux : le miracle de Fanjeaux, la vision d’Innocent III, l’apparition des Apôtres Pierre et Paul, la vision et la vocation dans l’Ordre du bienheureux Réginald, la résurrection de Napoléon Orsini, le neveu du cardinal de Fossanova. Le tout formait un ensemble de quatre-vingts figures. « Dans cette représentation tout unie d’événements contemporains et surtout dans les reliefs du devant, le maître (Nicolas Pisano) s’est surpassé lui-même par une meilleure proportion des figures, par la vie, le mouvement, par la mesure du style, l’élégance de l’exécution[198]. » Artiste moins puissant, Fra Guglielmo s’est élevé aussi au-dessus de lui-même, en travaillant pour le fondateur de son Ordre.