[198] Burkhardt, Le Cicérone, Art moderne (trad. franc.), p. 319.
Quelque beau qu’il fût, ce tombeau ne satisfit pas encore la piété des Bolonais pour saint Dominique. En 1469, la commune vota 700 écus d’or pour faire exécuter le couvercle de son tombeau. On en confia le travail à l’un des disciples de Giacomo della Quercia, Nicolas de Bari, qui fut dès lors connu sous le nom de Nicolas dell’ Arca. Il consacra à cette œuvre quatre ans, de 1469 à 1473, et la laissa inachevée. Vasari la trouvait divine. Une série de statues ornent le couronnement pyramidal du tombeau, représentant un ange en prières, saint François d’Assise et saint Dominique, les deux saints que l’on se plaisait à unir en un commun hommage, saint Florian, saint Agricol, saint Vital, une déposition de croix entre deux anges, les quatre Évangélistes ; au sommet de la pyramide, présidant cette assemblée de saints, se dresse la statue grave et majestueuse du Père Éternel. Nicolas dell’ Arca eut pour continuateur Michel-Ange lui-même. Frère d’un Dominicain, ami de l’illustre moine de Saint-Marc, Savonarole, le grand sculpteur florentin apporta à saint Dominique l’hommage de son génie. En 1492, il fit pour son tombeau un ange à genoux, la statuette de saint Procule et celle de saint Pétrone, le protecteur de Bologne. Enfin, l’ami et le collaborateur de Michel-Ange, Alfonso Lombardi, acheva cette œuvre merveilleuse en sculptant le soubassement sur lequel le sarcophage fut posé. En 1532, il y représenta en bas-reliefs la naissance de saint Dominique, l’adoration des Mages, le triomphe de saint Dominique[199].
[199] Sur le tombeau de saint Dominique, on pourra consulter : Davia, Memorie intorno all’ Arca di S. Domenico ; — R. P. Berthier, Le tombeau de saint Dominique ; — la Revue de l’Art chrétien, « Le Tombeau de saint Dominique à Bologne », 1895, p. 456 ; — Burkhardt, le Cicerone, Art moderne, p. 319, 320, 404, 438 et suiv., et les histoires générales de l’art italien.
De leur côté, les peintres primitifs ont consacré au fondateur de l’Ordre des Prêcheurs d’admirables fresques sur les murs des cloîtres dominicains et des tableaux pleins de grâce et de piété. A sainte Catherine de Pise, Trains peignait, au quatorzième siècle, sur une table à champ d’or, un saint Dominique debout et il l’encadrait de huit histoires tirées de sa vie. A Sainte-Marie Nouvelle de Florence, Simone Memmi exécutait, dans la chapelle des Espagnols, cette belle fresque où il nous a montré la lutte acharnée de la théologie dominicaine contre l’erreur, des chiens du Seigneur (Domini Canes) contre les loups de l’hérésie. Mais c’est le grand peintre dominicain, Fra Angelico, qui a rendu à son Maître l’hommage le plus chrétien. Saint Dominique imposant la règle du silence, tel qu’il l’a peint sur la porte du couvent de Saint-Marc, est une image saisissante de l’austérité monacale. Et comment oublier les gracieuses scènes de la vie du Saint qu’il a peintes à Cortone sur la prédelle d’autel du Gesù, et la Crucifixion de Saint-Marc où saint Dominique assiste, avec les autres fondateurs d’Ordres, au mystère du Calvaire ? Pisano, Lombardi, Michel-Ange, Memmi, Fra Angelico, quels rayons éclatants dans la gloire de saint Dominique !
Comme les arts, les lettres ont glorifié le fondateur de l’Ordre des Prêcheurs ; innombrables sont les panégyriques qui ont proclamé sa sainteté, depuis la bulle de Grégoire IX jusqu’à nos jours. Retenons entre tous celui que Dante a inséré dans son Paradis. Après que, devant l’assemblée des saints, saint Thomas d’Aquin a chanté la pauvreté de saint François, le grand docteur franciscain, saint Bonaventure célèbre la science et le zèle apostolique de saint Dominique. « Dans cette partie du monde où se lève le zéphyr, ramenant les feuilles nouvelles dont se revêt l’Europe, non loin du fracas de ces ondes, derrière lesquelles le soleil, dans sa longue fuite, se cache quelquefois à tous les hommes, est placée la fortunée Calahorra… C’est là que naquit l’amant passionné de la foi chrétienne, le saint athlète si bon aux siens, si formidable aux ennemis. Quand il fut conçu, Dieu remplit son esprit d’une telle vertu, que sa mère devint prophète.
« Après qu’il eut contracté sur les fonts sacrés une sainte alliance avec la foi, alliance dans laquelle ils se dotèrent d’une délivrance réciproque, la femme qui donna pour lui l’assentiment, vit en songe le fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses héritiers.
« Un ange descendit du ciel, et pour manifester ce qu’était cet enfant, le nomma Dominique, du nom du Seigneur auquel il appartenait tout entier ; c’était le jardinier diligent que le Christ avait choisi pour l’aider dans sa vigne. On vit en lui l’envoyé chéri du Christ quand on connut le don du premier amour qui brillait en cet enfant, quand on sut comment il suivrait le premier conseil que donna le Christ… O toi, Félix, son père, que tu fus dignement nommé ! O toi, Jeanne, sa mère, que tu méritais de porter ce nom, s’il s’interprète comme on le dit[200] ! Il ne se passionna pas pour le monde, comme quiconque étudie le cardinal d’Ostie et Thadée[201] ; mais il chercha la manne véritable. En peu de temps, il acquit une science étendue et sut cultiver la vigne qui languit quand le vigneron ne travaille pas. Il ne demanda pas au Saint-Siège… qu’on le dispensât de rendre six moyennant deux ou trois ; il ne demanda pas l’assurance d’obtenir les premiers bénéfices vacants, ni les dîmes qui appartiennent aux pauvres de Dieu ; il ne sollicita que le droit de combattre la malice du monde avec la semence dont tu vois vingt-quatre plantes autour de toi. Ensuite, ce savant et saint religieux se mit en mouvement, avec la protection apostolique, comme un torrent que des pluies considérables ont formé. Son impétuosité frappa les germes de l’hérésie avec d’autant plus de force qu’on opposa plus de résistance. De cette source naquirent plusieurs ruisseaux qui baignent le jardin catholique et rafraîchissent ses arbustes[202]. »
[200] Felix en latin signifie heureux ; Jeanne, en hébreu, signifie favorisée de la grâce.
[201] Le cardinal d’Ostie est un célèbre commentateur des Décrétales, Thadée un illustre médecin florentin.
[202] Dante, La Divine Comédie, Paradis, chant XII, vers 52-105. (Trad. Artaud de Montor.)