Quand le duc d'Anjou partit pour la Pologne, le duc d'Alençon prétendit, comme par droit de succession, au commandement suprême des armées, qui devenait vacant. Mais Charles IX, heureux d'être débarrassé de cette sorte de maire du palais que les préférences maternelles lui avaient imposé, déclara qu'il n'y aurait plus de lieutenant général[640]. Catherine, qui savait les attaches de son plus jeune fils avec les Montmorency, les nouveaux catholiques et les Nassau, n'avait que trop de raisons d'approuver ce refus. Pendant que la Cour revenait de Lorraine à Paris, quelques partisans du duc le poussèrent à s'enfuir avec le roi de Navarre et à gagner Sedan, qui appartenait au duc de Bouillon, un huguenot. Là, en sûreté, dans cette place très forte, il se ferait payer son retour, sous menace de guerre civile, au prix qu'il fixerait.

[Note 640: ][(retour) ]: Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny, éd. Buchon, p. 230-231.

Catherine, avertie par sa fille Marguerite, fit si bonne garde qu'elle empêcha la fuite. A Chantilly, où la Cour s'était arrêtée chez les Montmorency, les intrigues recommencèrent. Les huguenots, ainsi que Ludovic l'avait prévu, se mirent de la partie. Ils avaient de très bonnes plumes et, comme au temps du tumulte d'Amboise, leurs pamphlétaires firent merveille, mais cette fois contre Catherine de Médicis. Le De furoribus gallicis, qui parut en français sous le titre de: Discours véritable des rages exercées en France (1573) et dont l'auteur anonyme serait non Hotman, mais un ministre réformé de Lyon, Ricaud[641] y raconte avec une indignation éloquente les massacres de Paris. De tout temps d'ailleurs, le gouvernement des femmes, et surtout des étrangères, si contraire aux lois du royaume, n'a-t-il pas amené la ruine et la honte? Dans la Franco-Gallia, qui parut la même année[642], Hotman expose la Constitution ancienne du royaume, du moins telle qu'il l'imaginait. Autrefois la monarchie n'était pas héréditaire en droit, bien qu'elle le fût en fait. La souveraineté résidait dans les États généraux, dont la compétence s'étendait à l'universalité des affaires, dont le pouvoir allait jusqu'à déposer les rois. La nation, sans être tenue de suivre l'ordre de primogéniture, choisissait son chef dans une famille dont tous les membres avaient un rang et un rôle prééminent.

[Note 641: ][(retour) ] R. Dareste, Essai sur François Hotman, 1850, p. 63; id., Revue Historique, t. II (1876), p. 369, et Elkhan, Die Publizistik der Bartholomäusnacht und Mornays «Vindiciae contra tyrannos», Heidelberg, 1905, p. 33-36. Sur Jean Ricaud ou Rigaud, quelques indications dans Haag, La France protestante, t. VIII, p. 432.

[Note 642: ][(retour) ] Franc. Hotomani Jurisconsulti Franco-Gallia Libellus statum veteris reipublicae gallica tum deinde a Francis occupatae describens, Coloniae, 1574. Mais il y a eu une première édition parue à Genève en 1573 ex officina J. Staerii

Souveraineté des États et participation des princes du sang à l'autorité royale, c'était le double jeu d'arguments que les théologiens et les jurisconsultes huguenots avaient souvent déjà employé contre les Guise et même contre le roi. Mais tout en soutenant que les États sont souverains pour constituer le gouvernement, Hotman, qui prévoit la mort prochaine de Charles IX, leur dénie le droit d'y appeler une femme. La loi salique, qui exclut les femmes du trône, les exclut par là même de la régence. L'histoire justifie la sagesse de la coutume. Brunehaut et Frédégonde se sont souillées de vices et de crimes; Isabeau de Bavière a vendu la France aux Anglais; Blanche de Castille provoqua par sa tyrannie l'insurrection de la noblesse. Catherine de Médicis n'est pas nommée, mais c'est elle que vise cet ardent réquisitoire contre les reines-mères.

La noblesse protestante de l'Ouest élut pour chef des armes La Noue «sous l'autorité d'un chef plus grand que de tout le temps passé». C'était désigner clairement le duc d'Alençon. Le maréchal de Montmorency, pour prévenir la guerre civile, alla prier Charles IX de donner contentement à son frère; et le Roi, inquiet de l'agitation générale, consentit à le faire chef de son conseil et à lui donner le commandement des armées[643]. C'était la lieutenance générale sans le nom.

[Note 643: ][(retour) ] Decrue, Le parti des politiques au lendemain de la Saint-Barthélemy, 1892, p. 131-132.

Charles IX dépérissait de fièvre. Catherine, craignant, s'il venait à mourir, que le duc d'Alençon ne voulût profiter de l'éloignement du roi de Pologne, héritier légitime, pour le déposséder, fit si bien qu'elle réduisit son pouvoir à un vain titre. Cependant La Noue avait fixé la prise d'armes du parti à la nuit du mardi gras (23-24 février). Le Duc se laissa persuader par son entourage de s'enfuir le 10 mars de Saint-Germain à la faveur du désarroi que provoquerait à la Cour la nouvelle de l'insurrection. Mais il fut pris au dépourvu par l'arrivée, dix jours trop tôt, du capitaine huguenot, Chaumont-Quitry, qui devait l'escorter avec une troupe de cavaliers, et, de peur, il alla tout avouer à sa mère. L'alarme fut chaude au château. Les courtisans, épouvantés, coururent à Paris par tous les chemins et en tout équipage. Catherine y rentra sans hâte, ayant dans son carrosse le Duc son fils et le roi de Navarre son gendre, qu'elle gardait sous son regard et dans sa main.

Charles IX pardonna; mais il emmena les deux princes au château de Vincennes, où il alla s'installer pour respirer un air plus pur que celui de Paris. La surveillance se fit plus étroite, à mesure que la révolte s'étendit dans l'Ouest, et quand on apprit que le meurtrier innocent d'Henri II, Mongomery, l'un des meilleurs lieutenants de Coligny, venait de débarquer en Normandie (11 mars 1574).