Il y a des médaillons d'elle, enluminés ou peints sur parchemin ou sur émail, dans son Livre d'heures qui est au Louvre, dans la salle des miniatures et des pastels aux Uffizi, dans le Musée impérial et le Trésor impérial de Vienne[780]. Ils sont tous de la manière de Clouet «inimitable» en «ces œuvres ténues». Nombreux aussi sont les dessins de la même école au crayon noir ou au crayon de couleur. Mais à mesure qu'elle vieillissait, l'image ressemblait moins au modèle. Les portraitistes du crayon, les Caron, les Du Monstier, les Quesnel, disciples infidèles de Clouet, prêtèrent à cette femme grosse et lourde les formes, que sous le vêtement on devine élancées, de la Diane de Poitiers sculptée nue par Jean Goujon. L'esprit courtisan aidait à ces mensonges de l'idéalisme classique. Mais ce n'est pas un indice des goûts de Catherine. Il y a aux Uffizi, à Florence, un portrait peint, qui la représente en sa vieillesse, épaissie par l'âge, avec de gros yeux à fleur de tête et de grosses lèvres rouges, vêtue toute de noir, sauf la guimpe blanche, assise sur un siège noir, entre deux rideaux noirs, sur un fond de tapisserie noire. Après avoir vu ce beau portrait réaliste, on s'étonne que Bouchot puisse dire qu'elle voulait être représentée, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle aurait voulu être[781].
[Note 780: ][(retour) ] F. Mazerolle. Miniatures de François Clouet, au Trésor impérial de Vienne (Extrait de la Revue de l'Art chrétien, octobre 1889).
[Note 781: ][(retour) ] Couloir du palais Pitti aux Uffizi, côté Pitti, n° 19.
Il est possible, mais c'est une hypothèse, que ce portrait soit celui qu'elle promettait d'envoyer à ses bonnes Murate (3 janvier 1588): «portraict au vif de moy, très bien faict». Voir ci-dessus, p. 259, la statue réaliste commandée à Germain Pilon.
Son goût était bien plus large. L'Inventaire qui fut dressé après sa mort mentionne des tableaux d'inspiration religieuse ou antique: une Charité(?), l'Enfant prodigue, le Jugement de Salomon, l'Histoire d'Esther et d'Assuérus l'Histoire d'Orphée, une Vénus, le Ravissement d'Hélène et qui, tous, étaient probablement traités à la mode italo-classique; mais Catherine ne méprisait pas, comme on le voit par le même Inventaire, la peinture de genre, où les Flamands excellaient déjà, ces scènes d'intérieur ou de cabaret, avec de petits bonshommes très réalistes que le grand Roi qualifiera plus tard, sujets compris, de «magots». Elle a en son Hôtel pour en égayer les murs des «drolleries de Flandres», une «cuisinière» (est-ce une cuisine ou simplement une rôtissoire?)[782], le groupe d'un «barbet, d'une drollerie et d'une cuisinière de Flandres», et trente-six petits tableaux peints sur bois, avec leurs châssis, «de divers paisages et personnages[783]», qui paraissent de même caractère. Elle tapisse son cabinet de travail de «vingt tableaux de paisages peintz sur toile attachez avec des cloux». Or, comme on le sait, le paysage pour le paysage, le paysage qui n'est pas simplement un décor, ce n'est pas, à cette époque, un genre en faveur ni même en usage parmi les peintres italiens ou français. La Florentine n'a point de parti pris contre l'art du Nord.
[Note 782: ][(retour) ] Bonnaffé, Inventaire, p. 72.
[Note 783: ][(retour) ] Ibid., p. 83, 95.
Les émaux de Léonard Limousin empruntent leurs sujets à la mythologie et à la réalité. Ils montrent la Cour de France et l'Olympe: ils sont antiques et ils sont contemporains. Catherine avait fait enchâsser dans les lambris «trente-neuf petits tableaux d'émail de Limoges en forme ovale» et «trente-deux portraits d'environ ung pied de hault de divers princes, seigneurs et dames»[784]. D'autres «pièces d'émail», transportables, celles-là, étaient enfermées dans des bahuts: cent quarante ici, quarante-huit là[785].
[Note 784: ][(retour) ] On en voit encore au Louvre, dans les vitrines de la galerie d'Apollon.
[Note 785: ][(retour) ] Bonnaffé, Inventaire, p. 155, 74, 81. Ce Jérôme della Robbia, ou, comme elle dit, Hierosmme de La Rubie, qu'elle recommandait à Cosme de Médicis, 12 mars 1549, Lettres, t. I, p. 29 et note 2, appartenait à la dynastie des grands émailleurs florentins, mais il était lui-même architecte et sculpteur, et c'est en cette qualité qu'il avait déjà travaillé en France pendant plus de trente ans, sous François Ier et Henri II, par exemple à la construction du château de Madrid, voir p. 234, n. 4.
Bernard Palissy, l'illustre potier, que la Reine a employé à la grotte des Tuileries, ne connaissait guère l'antiquité; et même, comme il pratiquait un art que Rome et la Grèce ignoraient, il en faisait fi: «Je n'ai point d'autre livre, déclare-t-il, que le ciel et la terre.»