[Note 790: ][(retour) ] Müntz, Histoire générale de la tapisserie en France, p. 93, réclame pour Caron tous les dessins sauf les huit suivants, (nos 9, 10, 14, 18, 19, 2, 3, 28, 31). Voir aussi Jules Guiffrey, Les tapisseries du XIIe à la fin du XVIe siècle, dans le tome VI de l'Histoire générale des arts appliqués à l'industrie du Ve à la fin du XVIe siècle, Paris, Librairie Centrale des Beaux-Arts, s. d., p. 204, 207 sqq. J. Guiffrey admet que quelques-uns de ces cartons soient de Lerambert. L. Dimier, La tenture d'Artémise et le peintre Lerambert (Chronique des Arts, 1902, p. 327-328), croit tenir la preuve du contraire et que Lerambert n'a travaillé qu'à la Suite d'Artémise.
Mais il est remarquable que Catherine ne se soit pas contentée de ce travesti et qu'elle ait commandé aux ateliers de Bruxelles ou d'Enghien[791] une interprétation réaliste des épisodes les plus brillants de son gouvernement. Les tentures de Florence reproduisent les costumes, les armes, les combats, les divertissements et les personnages du temps avec une scrupuleuse fidélité. Elles sont, contrairement à ce qu'on continue de croire, la fixation par l'image des grandes fêtes que Catherine avait données à Fontainebleau, à Bayonne, aux Tuileries, et qu'elle considérait comme une de ses gloires[792]. En ces huit tapisseries éclatantes de couleur se succèdent les spectacles du Tour de France: voyage de la Cour, joutes sur terre et sur l'eau, concerts, tournois et cavalcades, et, pour finir, dans le décor du jardin des Tuileries, les danses en l'honneur de l'ambassade polonaise qui apporta une couronne au duc d'Anjou. L'antiquité fournit les accessoires d'ornementation, chars, statues, allégories et dieux, mais les paysages et les villes sont de France; les figures, les vêtements, les plaisirs et les luttes, du XVIe siècle. Bien en vue sont placés, spectateurs ou acteurs, les fils et les filles de la Reine, ressemblants comme des portraits peints. Elle, toute vêtue de noir comme de coutume, préside à ces plaisirs et semble les animer du regard.
[Note 791: ][(retour) ] J. Guiffrey, ibid., p. 122, note 2, indique, comme lieu de fabrication, Enghien et, comme date de la commande, 1585, d'après l'Histoire des seigneurs d'Enghien d'un annaliste flamand, P. Collins, né en 1560--un contemporain, bien qu'il ait publié son livre seulement en 1634.
[Note 792: ][(retour) ] Voir les hypothèses de M. Jules Guiffrey, ibid., p. 154, qui s'est cependant le plus rapproché de la vérité.
Je me propose de publier un peu plus tard un travail sur ces tapisseries de Florence, où je pense pouvoir identifier les lieux, les scènes et quelques personnages. On y verra aussi pour quelles raisons ces panneaux se trouvent à Florence. Je me borne aujourd'hui à indiquer ce qui est nécessaire pour l'intelligence et la diversité des goûts de Catherine.
Ainsi, pour perpétuer la mémoire de ces magnificences, elle les avait fait représenter en deux styles, l'un conventionnel et symbolique, l'autre rigoureusement conforme à la vérité. Elle était Artémise et elle était Catherine, et, sans s'arrêter à une formule d'art, suivait indifféremment les traditions réalistes ou les inspirations néo-classiques.
En 1580 ou 1581 elle quitta le Louvre et s'installa dans l'hôtel qu'elle venait de se faire construire rue Saint-Honoré. Elle voulait avoir sa maison à elle, où plus commodément qu'au Louvre, et loin du voisinage des favoris, elle passerait les dernières années de sa vie--celles dont il nous reste à raconter l'histoire politique--pendant les séjours qu'elle faisait à Paris dans l'intervalle de ses voyages et de ses villégiatures. Peut-être aussi tenait-elle à faire croire qu'elle s'effaçait et laissait enfin le roi régner par lui-même. Mais il n'y avait pas loin du Louvre à son palais, et si elle sacrifiait, dans l'intérêt de son fils, les apparences du pouvoir, elle espérait bien en garder la réalité. Elle y vécut en souveraine, ayant ses dames, ses demoiselles, ses maîtres d'hôtel, ses pannetiers, ses échansons, ses écuyers d'écurie, ses gens du Conseil, ses secrétaires, ses nains et ses naines, bref une Cour[793], où elle maintenait le même cérémonial et la même étiquette qu'au Louvre.
[Note 793: ][(retour) ] Le fait qu'il y a deux Cours explique en partie l'augmentation de presque tous les «officiers domestiques» de la Reine, depuis la mort de Charles IX et surtout depuis le mariage d'Henri III et l'établissement de la Reine-mère dans son nouveau logis (liste publiée par le Cte Baguenault de Puchesse, Lettres, t. X, p. 504 sqq.); dames (d'honneur), 5 en 1575, 8 en 1583;--autres dames, 48 en 1576; 81 en 1583;--filles damoiselles (c'est-à-dire nobles), 15 en 1576, 22 en 1583 et 25 en 1585;--gens du Conseil, 30 en 1576, 58 en 1583;--secrétaires, 22 en 1576, 89 en 1583, 108 en 1585, etc.
Grâce à l'Inventaire[794], qui fut dressé immédiatement après sa mort, des collections, des objets d'art et des meubles qu'elle y avait accumulés, il est relativement facile d'entrer plus avant dans ses habitudes, ses goûts et l'intimité de sa vie. Il y manque tout ce qu'elle avait emporté à Blois, où elle était alors, c'est-à-dire son linge, ses vêtements, son argenterie, ses bijoux: mais il en reste assez pour la revoir en son milieu. Elle s'y était entourée de souvenirs. Au premier, dans le grand salon en façade qui occupait toute la longueur de l'Hôtel, trente-neuf portraits représentaient les rois, les reines, les fils et les filles de France, depuis François Ier, ainsi que les souverains apparentés ou alliés à la maison royale. Au bout de cette galerie, deux cabinets, complétant cet assemblage familial, montraient, celui de droite, Catherine au milieu des Médicis, celui de gauche, sa mère, Madeleine, Élisabeth d'Autriche, sa bru, et les deux infantes d'Espagne, ses petites-filles.
[Note 794: ][(retour) ] L'Inventaire a été publié avec des annotations, qu'on souhaiterait plus nombreuses, par Edm. Bonnaffé, Inventaire des meubles de Catherine de Médicis en 1589, Paris, 1874. Pour la description de l'Hôtel, voir p. 7-15 et 150, 151.
On voit que, comme aux Tuileries, la Reine n'avait pas abandonné à l'architecte seul «le département des logis». Il y avait une chambre des Miroirs, qui est comme la première ébauche, en raccourci, du salon des Glaces de Versailles; un cabinet des Émaux, où étaient «enchassez dans le lambris» de «petits tableaux d'émail», parmi lesquels «trente-deux portraits, d'environ un pied de haut, de divers princes, seigneurs et dames».