Le premier acte d'Henri III était d'un bien mauvais augure. A Turin, bien caressé par sa tante, Marguerite de France, duchesse de Savoie, il avait disposé en faveur du duc, comme si c'étaient ses biens propres, des dernières possessions françaises du Piémont: Pignerol, Savillan et Pérouse, que le traité de Fossano[807], interprétatif de celui du Cateau-Cambrésis, avait laissées ou cédées à la France[808]. Il ne gardait plus au delà des Alpes que le marquisat de Saluces. C'était sa réponse aux princes italiens qui lui avaient porté leurs hommages à Venise. Il livrait au Savoyard, ennemi de la veille et allié douteux, les clefs des Alpes et les voies d'accès de la France en Italie.
Il fit à sa tante ce cadeau royal de sa pleine autorité, sans consulter son Conseil. Les Italiens qui entouraient Catherine de Médicis se montrèrent en cette occasion plus soucieux des droits de la Couronne que le Roi lui-même. Le chancelier Birague refusa de sceller les lettres de cession. Louis de Gonzague, un cadet de la maison de Mantoue, marié à l'héritière de Nevers, et qui était gouverneur des pays d'outremonts, exigea qu'un acte public, délibéré en Conseil, enregistrât sa protestation[809].
[Note 806: ][(retour) ] Lettres de Catherine, V, p. 73.
[Note 807: ][(retour) ] Voir ci-dessus, ch. V, p. 125-126.
[Note 808: ][(retour) ] Du Mont, Corps diplomatique, t. V, I, p. 231.
[Note 809: ][(retour) ] Lettres, V, p. 102, n. 2.
Catherine ne fut pas si brave. Et même il n'est pas sûr qu'elle n'ait pas approuvé l'acte du nouveau Roi. Le duc de Nevers l'en accuse presque, et l'on ne peut rien conclure de la réponse embarrassée qu'elle lui écrivit[810]. Elle aimait beaucoup sa belle-sœur, Marguerite, la duchesse de Savoie, elle avait intérêt à ne pas contrecarrer son fils, de qui son pouvoir dépendait. En tout cas, elle mit un empressement fâcheux à rassurer le duc de Savoie, qui, surpris de tant de générosité, craignait que le donateur, après réflexion, ne se dédît. «... N'y a personne, lui écrivait-elle le 1er octobre 1574, qui puisse empêcher le Roi mon fils de vous tenir promese, come auré peu voir par l'arrivée du grant Prior (Henri d'Angoulême, grand Prieur de France) et du segretere Sove (Sauve) que (qui) je panse à présant auront satisfayst à votre volanté et à celle du Roy.» Elle regrette que Marguerite ne soit plus là (elle venait de mourir) pour avoir ce contentement et, affirme-t-elle au Duc, «avecques vos mérites,... sa mémoyre (celle de la Duchesse) sera tousjour (si) présante à son nepveu (Henri III) qu'ele serviré (servira) à vous»[811].
[Note 810: ][(retour) ] Lettres de Catherine, 16 octobre 1574, t. V, p. 99.
[Note 811: ][(retour) ] Ibid., V, p. 92.
Comme elle était très habile à cacher ses déconvenues et même à se faire un mérite d'actes qu'elle blâmait in petto, il n'est pas possible d'affirmer qu'elle a été complice, mais, d'autre part, avec ses préjugés de puissance absolue, elle ne devait pas trouver plus étrange que son fils donnât des territoires qu'une pension.