Henri III s'en prit à sa sœur de ce nouveau coup. Il la soupçonnait, non sans raison, d'avoir fait assassiner Le Gast par le baron de Vitteaux, un des tueurs les plus redoutables du temps, brave duelliste et à l'occasion féroce assassin (30 octobre 1575). Il l'accusa d'avoir favorisé la fuite de son beau-frère, la tint sous bonne garde et, déclare-t-elle, «s'yl n'eust été retenu de la Royne ma mère, sa colère, je crois, luy eust fait exécuter contre ma vie quelque cruauté»[871].
Catherine s'efforçait de calmer ces esprits furieux. A Marguerite, qui avait d'autres passions que le roi de Navarre, elle expliquait sans rire son emprisonnement comme une juste précaution contre le désir naturel chez une femme de rejoindre son mari. Elle remontrait au Roi doucement que le cas échéant--c'est toujours Marguerite qui parle--«peut estre on aurait besoin de se servir de moy; que comme la prudence conseilloit de vivre avec ses amys come debvans un jour estre ses ennemys, pour ne leur confier rien de trop, qu'aussy l'amitié venant à se rompre, et pouvant nuire, elle ordonnoit d'user de ses ennemys come pouvans estre un jour amys»[872]. Elle parvint à lui persuader que le duc d'Alençon ne consentirait pas à traiter s'il ne laissait pas sa sœur libre. Henri alla trouver la prisonnière, et «avec une infinité de belles paroles» tâcha de la «rendre satisfaite», la «conviant à son amitié»[873]. Marguerite accompagna sa mère, qui allait reprendre les négociations à Sens. Mais si sa présence contenta le Duc, elle n'adoucit pas les exigences des coalisés. Les huguenots obtinrent tout ce qu'ils demandaient: le libre exercice du culte dans toutes les villes, sauf à Paris, la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy, huit places de sûreté. Jean Casimir eut promesse de 3 388 549 florins et François d'Alençon reçut en accroissement d'apanage la Touraine, le Berry et l'Anjou, une véritable principauté qui rapportait 300 000 livres de revenu. Damville garda le Languedoc (paix d'Étigny, près de Sens, 7 mai 1576)[874].
[Note 871: ][(retour) ] Mémoires de Marguerite, éd. Guessard, p. 67.
[Note 872: ][(retour) ]: Ibid., p. 67-68.
[Note 873: ][(retour) ] Mémoires de Marguerite, Éd. Guessard, p. 74-75.
[Note 874: ][(retour) ] Comte Boulay de la Meurthe, Histoire des guerres de religion à Loches et en Touraine, t. I, 1906, p. 133-145.
Ces clauses étaient si humiliantes pour Henri III, qu'en les signant les larmes lui coulaient des yeux. Mais Catherine le jour même s'était empressée d'écrire à Damville--singulier confident--sa joie «de veoir l'aigreur qui faisoit obstacle à l'unyon et bonne intelligence qui doibt estre entre tous les princes, seigneurs et aultres subjects du Roy... par ce moien estainte et assoupie»[875]. Oubliait-elle que sa passion contre le gouverneur du Languedoc et les Montmorency était la cause originelle de l'alliance des politiques avec les huguenots et du succès de la prise d'armes? Mais elle avait quelque raison de prétendre qu'elle n'était pas responsable des conditions onéreuses de la paix. Et maintenant, écrivait-elle au Roi, qu'il se hâtât de faire payer aux reîtres les trois cent mille livres promises en acompte, car ces étrangers ne partiraient pas sans argent, «affin que si la paix ne vous réussit aussi incontinent come a faict la tresve, il vous plaise ne vous en prendre pas à moy, car si j'eusse esté creue lors de la tresve, le royaulme ne (ni) vous fussiez en l'estat que vous estes»[876]. Henri la boudait et ne montrait aucune envie de la revoir; mais elle ne laissait pas de travailler à l'exécution du traité. Elle fit donner à Condé Saint-Jean-d'Angely à la place de Péronne, que le gouverneur, d'Humières, appuyé par la noblesse catholique de Picardie, refusait de livrer au prince huguenot. Elle prodigua les assurances d'amitié à Damville. Elle proposa une entrevue au roi de Navarre, à qui la ville de Bordeaux, bien qu'il fût gouverneur de Guyenne, fermait ses portes. En même temps elle dicta pour Henri III un plan de conduite et de gouvernement[877]. «C'est comment voz prédécesseurs faisoient.» Pour éviter l'apparence d'une critique, elle parlait à peine des fautes commises, et encore était-ce pour les excuser ou les nier «.... Les malins (les méchants)... ont faict entendre partout que [vous] ne vous soucyez de leur conservation, aussi que n'éviez agréable de les veoir.» Elle a l'air de croire, bien qu'elle sache le contraire, que ce sont «mauvais offices et menteries» pour le faire haïr «et s'establir et s'accroistre». Elle reconnaît que «bien souvent les depesches nécessaires, au lieu d'estre bientost et diligemment respondues, ne l'ont pas esté, mais au contraire ont demouré, quelqueffois ung mois ou six semaines, tant que (tellement que) ceux qui estoient envoiez de ceulx qui estoient enchargez des provinces par vous, ne pouvant obtenir response aucune, s'en sont sans icelles [réponses] retournez». Sans doute ils auraient dû considérer «la multitude des affaires et négligence de ceulx à qui faisiez les commandemens». Mais «ils pensoient estre vrai ce que ces malins disoient». Malgré les ménagements de forme, l'exposé de ce qu'Henri aurait dû faire était la condamnation de ce qu'il avait fait, de sa mollesse, de sa paresse, de son favoritisme, de son mépris pour les contraintes et les obligations de sa charge. Qu'il prenne, remontrait Catherine, «une heure certaine» de se lever et fasse comme le feu roi son père. «Car quand il prenoit sa chemise et que les habillemens entroient, tous les princes, seigneurs, capitaines, chevaliers de l'Ordre, gentilz hommes de la Chambre, maistres d'Hostel, gentilhomme servants, il parloit à eux et le voioient, ce qui les contentoit beaucoup.»
[Note 875: ][(retour) ] Lettres, t. V, p. 193, 7 mai 1576.
[Note 876: ][(retour) ] Ibid., t. V, p. 198, 15 mai 1576. Sur Jean Casimir et son royal débiteur, voir Germain Bapst, Histoire des joyaux de la Couronne de France, 1889, p. 137-142.
[Note 877: ][(retour) ] C'est l'Avis qu'Hector de la Ferrière a publié au tome II des Lettres de Catherine de Médicis, p. 90-95, et daté du 8 septembre 1563, comme une exhortation de Catherine à son fils Charles IX immédiatement après la déclaration de sa majorité.--Grün, La Vie publique de Montaigne, p. 183-197 (ch. VI), avait déjà soutenu que les conseils de la Reine-mère étaient adressés à Henri III et non à Charles IX, mais il les plaçait à tort en 1574. A cette date, ils auraient fait double emploi avec le Mémoire qu'elle fit porter à Henri III à Turin (voir ci-dessus, p. 250-251). Voici sur le vrai destinataire les arguments de Grün, auxquels j'en ajouterai quelques autres pour établir que le document est de la fin de 1576. Si Catherine avait écrit à Charles IX, qui fut déclaré majeur dans sa quatorzième année, elle n'aurait pas parlé de la minorité de son prédécesseur, François II ayant, quand il devint roi, quinze ans accomplis. Elle n'aurait pas recommandé à ce roi de quatorze ans de tenir la Cour avec la reine, alors qu'il n'était pas marié et ne le fut que sept ans après. Il est trop spécieux de prétendre que Catherine, se proposant de marier son fils, pouvait parler de la chose comme déjà faite. Mais ce qui serait encore plus étrange, c'est qu'elle conseillât à Charles IX, qui n'avait encore rien fait, étant en tutelle, de changer de méthode. Imagine-t-on Catherine de Médicis reprochant à son fils les actes de sa régence à elle?
L'Avis suppose un roi majeur qui n'a pas régné aussi sagement qu'il aurait dû et il lui indique un «bon chemin», assurément parce qu'il en a pris un mauvais. Il ne convient pas à un enfant, au nom de qui sa mère avait gouverné et voulait continuer à gouverner. Mais tout paraît clair si on admet, comme on le doit, que Catherine écrivait cette sorte de leçon pour Henri III, après les fautes de ses deux premières années de règne.
En tête de l'Avis elle rappelle les avertissements qu'elle avait donnés à son fils avant d'aller à Gaillon: il lui restait maintenant à dire ce qu'elle estimait nécessaire pour le faire obéir dans son royaume. Ce n'est pas lors de ce voyage qu'elle a fait vers la fin février 1576 avec le Roi (L'Estoile, t. II, p. 122), et où elle a pu lui parier librement, qu'elle a dicté ce programme de conduite. Elle y fait d'ailleurs allusion à la paix que Dieu a donnée au Roi, c'est-à-dire à la paix d'Étigny (7 mai 1576), dont elle était si heureuse et lui si humilié. Le Mémoire, postérieur à ce traité, soit de quelques semaines ou même de quelques jours, a dû vraisemblablement être rédigé pendant qu'Henri III se tenait loin de sa mère et boudait.