DIVERSION EN PORTUGAL
Catherine ne s'émouvait pas outre mesure de cette recrudescence d'agitation. Elle se croyait maintenant si sûre de l'amour du Roi qu'elle s'en estimait beaucoup plus forte. Confiante à l'excès dans son habileté et dans la vertu du nom royal, elle se flattait qu'en voyant agir ensemble la mère et le fils les huguenots et les politiques entendraient plus facilement raison. Mais c'était à la condition, comme elle le savait bien, que le duc d'Anjou ne prît pas parti contre son frère et qu'il restât en fait neutre et en apparence ami. Il n'était pas allé la saluer au passage à Orléans, sous prétexte qu'il avait été pris d'un «dévoiement d'estomac» au moment de monter à cheval, mais en réalité pour ne pas se rencontrer avec le Roi. Inquiète de cette mauvaise excuse, elle ne s'arrêta que quelques jours à Paris, juste le temps de se reposer, et repartit pour aller causer avec le Duc et le bien disposer en faveur de la paix.
Elle le rejoignit à Verneuil-en-Perche (près d'Évreux). Des conversations qu'ils eurent elle n'a pas tout écrit à Henri III, se réservant de lui en raconter plus long en tête-à-tête. Ils ont dû parler, quoiqu'elle n'en dise rien, des affaires des Pays-Bas où elle savait qu'il se «rembarquait». Peut-être lui a-t-il avoué qu'il venait de signer le 25 octobre avec le sieur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, un accord secret qui lui assurait la possession de cette ville libre impériale, mais dépendante du roi d'Espagne[1039]. Très franchement il l'entretint des sollicitations qui lui étaient venues de divers points du royaume. Voulait-il lui faire peur afin de l'incliner à le soutenir en ses entreprises de Flandres? A-t-elle elle-même, par quelque vague promesse de secours, provoqué ses confidences? En tout cas elle sut de lui, comme elle le rapporte à Henri III, et de Christophe de Savigny, seigneur de Rosne-en-Barrois, qui était là, que les malcontents des deux religions, à Commercy et ailleurs, s'étaient assuré le concours de certains colonels de reîtres et du «Casimir» et qu'ils se cherchaient un chef. Le Duc expliqua que, pour mieux faire service au Roi, il avait «sans rien respondre jusques icy ecousté ce qu'ils lui ont voulu dire», bien résolu toutefois à ne jamais refaire chose qui pût déplaire à son frère. Il montrait, disait-elle, en tous ses propos, «ne désirer rien tant en ce monde» que de rendre au Roi «le très humble service» qu'il lui doit. Il ajouta «deux lignes» de sa main à cette lettre de sa mère pour confirmer l'assurance de sa fidélité[1040].
[Note 1039: ][(retour) ] Kervyn de Lettenhove, Les Huguenots et les gueux, t. V, p. 469-470.
[Note 1040: ][(retour) ] Au Roi, Verneuil-au-Perche, 23 novembre 1579, Lettres, t. VII, p. 199 et note 1 de la page 200.
A Évreux, jusqu'où elle s'avança pour décider les États de Normandie, en se rapprochant d'eux, à voter les nouveaux impôts, elle apprit qu'ils avaient repoussé toutes les surcharges. «Il a esté conclud que ce pays vous paiera seulement ce qu'ils ont accoustumé du principal de la taille, du taillon et ustancilles de la gendarmerie et solde de cinquante mille hommes de pied; c'est l'ordinaire; mais quant au parisis[1041], à une creue de III s. (sous) VI d. (deniers) et une autre de XVIII d. pour livre qui revient ensemble, à VI d. près, compris ledit parisis, à deux parts dont les six font le tout, ils n'en veullent rien payer et ont conclud de vous en faire visve remonstrance, vous voullant représenter les grandes pauvretés et charges de ce pays et font une comparaison que d'un corps bien composé il ne s'en peut tirer ny faire que quatre quartiers non plus que d'une année et que d'y en faire six ils ne le pourroient pour leur impuissance»[1042]. La noblesse de la province, pour marquer son mécontentement, n'avait envoyé qu'un délégué par «chacun des sept bailliages et vicontés, au lieu qu'il en souloit tousjours avoir grand nombre». Un gentilhomme protestant, bon serviteur du Roi, lui a révélé que les gentilshommes catholiques «sont après, tant qu'ils peuvent, à unir avec eux ceulx de la Relligion [réformée]» et qu'ils sont «du tout résolus» de faire appel et de se joindre aux étrangers. Leur raison, c'est qu'on «les mesestime et contemne»[1043]. Elle est si troublée de ce qu'elle voit et entend qu'elle écrit à Henri III, sans détours, contrairement à son habitude: «Vous supplie.... commander visvement à vos financiers qu'ilz regardent à vous faire un fonds pour vous faire aider sans plus fouller vos peuples, car vous estes à la veille d'avoir une révolte generalle, et qui vous dira le contraire ne vous dit la veritté»[1044].
[Note 1041: ][(retour) ] Le «taillon», c'est l'imposition provisoire établie en 1543 sur les villes closes pour l'entretien de 50 000 hommes de pied, et maintenue depuis comme supplément ordinaire à la taille. Les «ustensiles» sont un autre supplément à la taille, mais affecté à la solde de la gendarmerie. Le parisis, calculé d'après la différence entre la livre parisis et la livre tournois, est une augmentation d'environ 7 pour 100.
[Note 1042: ][(retour) ] Evreux, 25 novembre 1579, Lettres, t. VII, p. 201. Beaurepaire, Cahier des Etats de Normandie, t. I, p. 59-60 (art. III) et p. 71 (art. XXII des demandes des Etats).--Cf. La défense du Roi dans le discours du Premier Président de Rouen, 16 novembre 1579, p. 362-365.
[Note 1043: ][(retour) ] Lettres, t. VII, p. 201-202.
[Note 1044: ][(retour) ] Ibid., p. 202.