[Note 1411: ][(retour) ] Cette thèse a été reprise, à grand renfort de textes, par Davillé, ce bon travailleur, dont le livre d'ailleurs contient çà et là tous les arguments contre le rôle qu'il prête à Catherine.

[Note 1412: ][(retour) ] Davillé, p. 108, note 2.

Il faut aussi se garder de trop solliciter les textes. En 1587, quand les protestants d'Allemagne envoyèrent une armée au secours des protestants de France, Guise, craignant pour la Ligue les suites de cette jonction, écrivit au duc de Lorraine de lever des soldats et de munir ses places pour barrer la route aux envahisseurs. Il l'assurait «que la France paiera le tout pourveu qu'on soit le plus fort», c'est-à-dire que s'il aidait à l'être, il serait indemnisé de sa peine et de ses dépenses. Henri III avait autant d'intérêt que le Duc à la défense de la frontière. «...Croyez que le Roy vous donnera le mesme secours que firent ses ayeulx (Louis XI) aux vostres (René de Lorraine) contre le duc de Bourgogne (Charles le Téméraire)»[1413]. Enfin, pour décider son cousin aux sacrifices d'hommes et d'argent, Guise employait les grandes raisons: il y trouverait «honneur, réputation, et commencement destablir la belle fortune d'un gran monarque». «Car de l'estime qu'on fera de vous despens non seullement vostre conservation, mais ce que pouvez espérer.» Quelle fortune et quelles espérances? Dans une lettre que les envahisseurs saisirent le 27 ou le 28 septembre sur un messager lorrain, Christine de Danemark, duchesse douairière de Lorraine, souhaitait à son fils Charles III bon succès sur cette armée allemande. «Et en ceste occasion, disait-elle, je désirerois bien que puissions jouyr de la couronne qu'aultrefois m'avez escript, et me semble que le temps ne seroit mal à propos d'y penser»[1414]. Les protestants conclurent, non sans apparence, de ces quelques mots que le Duc, en récompense du service rendu, se ferait reconnaître par Henri III héritier présomptif. Mais à la vérité ce n'est pas à la Couronne de France que pensaient la duchesse douairière de Lorraine et Guise. Les ducs de Lorraine se vantaient de descendre de Charlemagne, et plusieurs fois, au cours du XVIe siècle, ils employèrent leurs historiographes à le démontrer. En tête d'un ouvrage publié en 1509 ou 1510, et qui ouvre la série de ces généalogies tendancieuses, Symphorien Champier, médecin du grand-père de Charles III, le duc Antoine, et fameux polygraphe, avait inscrit ce titre significatif: Le recueil ou croniques des hystoires des royaulmes daustrasie ou france orientale, dite à présent lorrayne. Henri III savait ces prétentions et même il s'en irritait. Mais pour décider Charles III à donner Christine en mariage à son favori le duc d'Épernon, il lui laissa probablement entendre qu'il lui céderait Metz, et le reconnaîtrait pour roi d'Austrasie. D'Épernon, qui commandait à Metz, aurait eu en échange le gouvernement du Comtat Venaissin, à titre de vicaire du pape. Ce n'est pas une simple hypothèse. L'agent de Walsingham en France, Geffrey, écrivait à ce ministre d'Élisabeth, le 18 avril 1583: «Le duc de Lorraine ne la voullut donner (sa fille) à Monsieur d'Espernon [ce] qui a esté cause de rompre le desseing du royaume d'Austrasie et du comtat de Venisse»[1415]. Jean-Casimir, qui suivait avec une curiosité intéressée les affaires de France, notait dans son Diaire en juin-juillet 1583, c'est-à-dire avec quelque retard: «Lorraine et ses mignons veult il (Henri III) faire roy»[1416]. Mais si Charles III n'avait pas voulu payer d'une mésalliance le titre de roi, il n'y renonçait pas. Le 4 juin 1588, La Noue écrivait à Walsingham: «Si Sedan et Jamès (Jametz) (deux villes de la principauté protestante de Bouillon menacées par le duc de Guise) se perdent par faulte d'assistance, Metz suivra le mesme chemin, dont s'ensuivra ung nouveau establissement du roiaume d'Austrasie»[1417]. Rien de plus naturel que la duchesse douairière ait fait allusion, dans une lettre de septembre 1587, à ces espérances de la Maison de Lorraine soupçonnées de tout le monde et immédiatement réalisables.

[Note 1413: ][(retour) ] Ibid., p. 126.

[Note 1414: ][(retour) ] Cette lettre est rapportée dans les Mémoires de La Huguerye, t. III, p. 148-150. La Huguerye était alors au service de François de Châtillon, qui avait rejoint l'armée d'invasion avec une petite troupe de huguenots, et bien que ce diplomate marron, qui passa du parti protestant au parti catholique plusieurs fois en sa carrière, soit un imaginatif, comme il a déjà été indiqué plus haut, il n'est pas vraisemblable qu'il ait inventé ce document ni même qu'il l'ait altéré, car il l'aurait en ce cas éclairci. C'est ce qu'a fait l'éditeur des Mémoires de la Ligue, Le Second Recueil... p. 338, qui précise ainsi ce passage: «car jamais ne se présenta une plus belle occasion de vous mestre le sceptre en la main et la Couronne sur la teste». Par contre, il supprime l'incidente «qu'aultrefois m'avez escript» et cependant elle est essentielle, comme on le verra.

[Note 1415: ][(retour) ] Lettres, t. VIII, p. 412.

[Note 1416: ][(retour) ] Cité par Davillé, Les Prétentions de Charles III, p. 46, note 1, d'après le journal de Jean-Casimir qu'a publié F. v. Bezold, Briefe des Pfalzgrafen Johann Casimir, t. II, Munich, 1884, p. 130.

[Note 1417: ][(retour) ] Hauser, François de La Noue, app. p. 314.

Mais quand même la mère de Charles III aurait rêvé pour son fils la couronne de France, rien ne permet de supposer que Catherine de Médicis ait été complice de ses ambitions. Les sympathies de la Reine-mère pour le duc de Lorraine étaient grandes[1418]. Elle ne laissait pas échapper l'occasion de signaler à Henri III la volonté qu'il avait de le servir, mais tout le reste est conjecture. Elle n'eût pas osé recommander la candidature de Charles III ou du marquis de Pont-à-Mousson à Henri III, qui n'aimait pas les Lorrains et qui était sincèrement attaché à la loi de succession dynastique.

[Note 1418: ][(retour) ] Ajouter aux textes déjà cités une lettre du 2 juin 1587, Lettres, t. X, p. 475.